La terre en partage




Les incendies à répétition, la fonte des glaciers et la montée des eaux, l'accumulation de déjections humaines nucléaires, plastiques ou chimiques dans les sols, les océans et l'atmosphère, l'épuisement des ressources minérales, le pullulement des humains eux-mêmes ainsi que d'autres altérations de notre environnement nous déconcertent au point que nous manquons de mots pour en parler. Dans la presse comme chez les politiciens qui se sont mis en tête de traiter cette affaire, les expressions les plus utilisées sont celles de "dérèglement climatique", de "transition énergétique" ou d'"atteintes à la biodiversité". Ces expressions ne sont pas fausses, elles révèlent la perception d'un souci encore naïf, mais elles ne rendent pas compte des dimensions du phénomène auquel nous sommes confrontés. Elles sont partielles et maladroites. Des scientifiques dont le métier implique de distinguer les causes des manifestations d'une situation, préfèrent dire de ces expressions qu'elles énoncent les symptômes d'un problème autrement plus vaste et complexe. Il faut donc poser le problème.



Poser le problème


À bien des façons de poser ce problème, je préfère l'expression grecque d'hubris qu'on traduit souvent par démesure. Elle présente l'avantage de pointer du doigt les responsables majeurs de ces bouleversements que sont les humains dans leur obstination à se prétendre patrons exclusifs de la terre. L'hubris est un abus de pouvoir que les Grecs jadis, depuis peu certains Américains, dénoncent comme une faute morale et politique. Il reprend du service lorsqu'on évoque le viol, les invasions guerrières et coloniales, l'exploitation dans le travail, la consommation abusive des ressources naturelles et quelques autres turpitudes, jamais insignifiantes, parfois ignobles. L'hubris majeur de notre époque se manifeste par le saccage d'un habitat partagé. Échappons au moralisme de base : il est vraisemblable que les humains qui exagèrent leur présence planétaire avec impudence n'ont développé les effets destructeurs de cette puissance que pour des raisons qui leur semblaient bonnes. Depuis l'invention géniale de l'agriculture jusqu'à celle, plus douteuse, de l'énergie nucléaire, ils ont fait ce qu'ils ont pu pour habiter la terre dans le plaisir et le confort que leur fournissaient leur imagination et leur audace. Ça n'a pas marché au mieux et, au fil du temps, ils ont pris l'habitude de se comporter comme les invités de dernière minutes à un banquet qui se permettent de piquer dans l'assiette des voisins, de pisser sur la moquette, boire sans retenue, soumettre les autres convives à leurs bavardages et partir sans payer. Disons que ça manque d'élégance. Il nous faut trouver une façon plus digne d'être qui nous sommes.


Si l'on cherche à la situation présente un début fondateur qui permette d'en corriger les effets, je suggèrerais que la tentation d'un entre-soi humain fut mauvaise conseillère. Ou peut-être l'excitation infantile de régenter le monde à notre manière exclusive. Ou encore l'illusion de la toute-puissance, vieux démon de rombiers qui se croient les plus malins. Toujours est-il que nous, les humains, avons inventé des façons de vivre sur terre qui mettaient cette dernière à notre disposition et soumettaient les autres, qu'ils soient vivants ou inertes, à notre service affectif, économique ou nutritif. Cette attitude singulière s'est emparée des humains de façons si diverses au cours des âges et des lieux, que chaque culture s'y est installée tout en y feignant de résister, tant et si bien qu'au bout du compte, nous nous retrouvons entre nous dans de gigantesques villes dont nous avons éliminé la plupart des vivants qui nous gênaient ou nous effrayaient, faisant de la planète une confuse banlieue passablement crade dont les maîtres ont perdu le contact amical avec les autres vivants ; et finalement perdu en route une tranche de l'amitié. Ça ne marche pas. Afin de sortir de cette ornière qui sent la fin de partie, il nous faut retrouver les formes d'un partage débarrassé des ravages d'une espèce devenue dominatrice.


La démocratie dont nous avons maintes raisons d'être fiers ne fonctionne pas à l'échelle globale. Nous ne pouvons débattre avec les elliptiques vivants non-humains que nous appelons la biodiversité. Encore moins avec le charbon ou le fer, le cobalt et le manganèse qui ne sont pas bavards. Le minimum serait déjà de mettre en œuvre, entre nous humains, une démocratie planétaire. Les COP étant devenues des exercices de com velléitaires sans grand effet, on n'en voit pas le début. Peut-être vaudrait-il plutôt commencer à réparer à notre compte la pagaille que nous avons provoquée. Pour cela, offrir une issue décente à la terre, la terre comprenant humains et non-humains, parmi ceux-ci animaux et végétaux, champignons et bactéries, sols, abysses marins, strates de l'atmosphère, minéraux de toute sorte, la roche-mère et ses profondeurs. Parlant de trouver une issue décente, on est bien dans la politique, mais alors une politique humaine qui ne serait plus centrée sur les seuls humains, une politique embrassant l'ensemble des espèces de l'éco-système dans leurs désirs, leurs besoins, leurs façons d'habiter, leur dignité, leurs difficultés ou leurs talents.


Depuis qu'on en a la trace et jusqu'à ces derniers siècles, presque partout, la politique était centrée sur les besoins, désirs et délires des humains, justifiant leur disposition des bêtes, des arbres, des ressources minières et spatiales. Ça a marché longtemps, mais la surpopulation humaine et l'emballement d'outils prédateurs comme le fusil et le pétrole ont gâché la fête. La satisfaction de caprices extravagants fait maintenant chauffer la machine à blanc. Il nous faut nous contenter du monde fini dans lequel la terre et ses habitants réclament qu'on leur réserve quelque délicatesse. Une politique recentrée sur tout ce qui habite la terre implique cependant des choix radicaux. Il va nous falloir décaler cette politique de nos fantaisies humaines pour l'orienter sur le vivant et même le minéral, le ciel et les eaux, ces étranges autres qui nous murmurent que la fameuse diversité est une totalité solidaire dont personne ne peut s'abstraire. On appelle ça la nature, celle dont Spinoza disait déjà dans son imaginaire du XVIIe siècle, qu'elle était carrément Dieu, "Dieu c'est-à-dire la nature", osait-il. Il nous faut inventer un dispositif qui tienne de la démocratie en prenant en compte tout ce que porte la terre, sans oublier ni nos besoins ni nos désirs d'humains.

Se décentrer, se recentrer


Ce décentrement n'est pas une mince affaire car nous nous étions habitués à nous-mêmes. Nous-mêmes avec nos désirs de liberté, de dignité, de considération, de justice, de justesse ou d'égalité pour nous. En philosophie, on appelait ça l'humanisme ce qui, en débit du flou d'énoncés discutés, traitait de ce que nous savons faire et dire, la justice pour nous, l'espace, l'architecture, l'éducation, l'ordre, le partage entre nous, le développement scientifique et l'art par nous. Quoi qu'il en soit de belles paroles et beaux gestes, l'humanisme était fondé sur ce qui plaisait aux humains et leur permettait de multiplier. Recadrer nos gestes, nos choix, nos symboles, nos valeurs, nos outils, nos découvertes sur l'ensemble des habitants de la terre implique un bel effort d'imagination ainsi que le courage d'une désagréable mise en question de quelques travers de longue date.


Il va nous falloir repenser l'art, la médecine, l'éducation, le débat politique, nos valeurs les plus chères inscrites dans une histoire parfois estimable, pour y prendre en considération les bizarres autres. Il va nous falloir repenser ce bastringue à l'aune de nous-avec-les-autres, la nature globale. Ce recentrement, même partiel, ne se fera ni sans conflits ni sans doutes et revirements. Pour être plus proches de leurs souvenirs de chasseurs-cueilleurs, certains humains de pays du sud sont mieux équipés que d'autres. La propriété de la terre comme du reste prendra un coup de vieux. Et la domination exclusive des humains sur l'habitat qu'ils partagent avec des milliards d'autres êtres apparaît soudain incongru. Si nous souhaitons sauver notre peau, nous sommes invités à passer à une autre façon de faire de la politique, à une autre façon d'habiter la planète et à une autre façon d'être des humains. C'est un chambardement.

Pour commencer, il nous faut voir ces co-habitants de la planète, les faire apparaître dans l'espace de notre conscience. Dans la plupart des discours politiques et médiatiques mesurant les effets d'une catastrophe, par exemple, le feu, la tempête ou une inondation, on donne le chiffre des morts humains et parfois d'altérations du paysage. On ne mesure pas grand chose à ces chiffres car on n'y voit que nous, pas le monde. Rien n'est dit sur les autres animaux, le végétal, les rivières et les mers, les sols et les sables. Lors des méga-incendies australiens des années 2019-20, on avait, à l'inverse, donné de cet événement gigantesque des informations plutôt précises sur le vivant total, mais aussi sur les rivages et l'atmosphère. C'est que dans ce pays érodé où l'eau est rare et la vie menée à rude épreuve, certains savent se soucier des coraux et des dauphins presqu'autant que des vivants qui marchent sur deux pattes. On sait fragiles les êtres différents et à quel point nous dépendons d'équilibres vacillants. La conscience écologique n'y est pas si loin. Elle affleure souvent autrepart. Ainsi chez les enfants qui communiquent souvent plus volontiers avec des animaux qu'avec des humains. Elle apparaît aussi dans nos belles histoires.


Dans des contes pour adultes ou pour enfants, de Grimm à Disney, des animaux ou des lieux apparaissent pourvus de volonté, de caractère, d'humour et de soucis, ce qui engage un timide pas vers la conscience écologique. Dans certains pays, les grosses bêtes qui nous ressemblent, comme également les rivières ou les montagnes, jouissent d'un début de respect juridique et moral défendu devant les tribunaux. Les chiens et les chats, parfois quelques oiseaux, assument chez les hyper urbains nostalgiques de leur condition lointaine la tâche délicate de servir de relais. Ce qui n'enlève d'ailleurs rien à ce que les humains doivent à leurs semblables en termes de jouissance, au contraire. Ce qui n'ôte rien non plus à un caractère indépassable de la vie animale et donc humaine qui est de se nourrir à belles dents d'êtres vivants. Tout ça est l'affaire d'une sensibilité qui revient subrepticement sous la menace du saccage. Il se peut qu'un jour un chef d'état se mette à pleurer à la télévision des effets d'une marée noire sur les cormorans ou qu'un urbaniste se saisisse du souci de rendre aussi discrète que possible la présence des humains dans le paysage. Il arrive que l'on capte quelques traces de cette inflexion. Donc, déjà : voir les autres.


Ensuite il nous faut mieux connaître l'infinie diversité de ces voisins de pallier non humains et même non-vivants. Depuis que les humains écrivent et même depuis qu'ils parlent ou observent, ils ont exploré l'univers avec audace, intelligence et sagacité. Ils cherchent encore à jeter leur regard curieux au fond de la matière et aux limites de la galaxie. Ils cherchent à comprendre de quoi sont fait l'atome et le temps avec le concours des trésors que sont les métaphores, les grands télescopes et les symboles débouchant, à la sortie d'un virage, sur les surprises artistiques et scientifiques qui nous émerveillent. Ils ont inventé des langages à la poésie, à la musique, à la philosophie, aux mathématiques, à l'image et au théâtre. Ils ont conversé avec des divinités malicieuses ou autoritaires, démoniaques ou bienveillantes. Ils s'interrogent sur les étoiles et l'infini pour finir en se regardant surtout le nombril. C'est dommage.


Il est possible qu'afin d'aller plus loin vers l'inconnu réputé inaccessible, ils aient négligé leur monde proche. Aux temps pas si lointains où ils habitaient la forêt, ils en savaient un rayon sur ses habitants et leurs coutumes. Il en fallait, de la mémoire et du talent, pour tirer à la sarbacane un singe laineux à cinquante mètres de distance tout en maintenant l'équilibre entre espèces voisines. Mais il semble qu'ils aient négligé ce regard pour lui préférer celui des arts, des nombres et des techniques dont le champ est tellement enchanteur, tellement séducteur. Il nous faudrait revenir davantage vers ce qui s'abîme aujourd'hui devant nos yeux, les sols, l'eau, l'air et les nuages, les végétaux et les animaux qui, comme nous, ne savent ni où ni comment survivre à un empoisonnement trop vaste. C'est le même monde qui se présente d'une autre façon, mais qui attend de nous qu'on le connaisse mieux, munis d'une grammaire sensible et rigoureuse. Il est vraisemblable qu'il nous faille revenir à ce qui rend l'existence jouissive, mais pas pour nous seuls et en attendant la prochaine guerre : une existence jouissive dans la durée et pour tous.

`

Enfin, il sera temps de converser avec le monde sensible qui n'est pas humain. C'est la meilleure part, à la fois la plus naturelle et la plus saugrenue. Pour ne parler que du petit pays qu'est la France du XXIe siècle et sans citer de noms, des scientifiques, des romanciers, des cinéastes ainsi que des gens dépourvus de qualités magistrales, ont engagé des débuts de conversation avec des animaux jugés sauvages jusqu'alors, avec des végétaux dont on découvre les émotions, avec les mystères du sol et de l'atmosphère qui réagissent à notre présence, avec les virus et les bactéries dont nous comprenons enfin combien ils collaborent avec nous. Des expériences d'îlots de nature préservés des tapages humains se multiplient. Des discussions entre bergers et défenseurs du loup et de l'ours sont engagés ici ; ailleurs c'est avec les éléphants fâchés avec nous que la conversation se tente. Des expressions comme celle d'"égards ajustés", de "décroissance" ou d'"ambivalence" se diffusent afin de nous doter d'un début de langage permettant la conversation avec notre habitat partagé et nos voisins habitants.


Toutes les générations s'y mettent dans un mélange d'inquiétude et d'excitation, de fureur et d'espoir. De fragiles héros apparaissent comme les abeilles, les loups, le buis, le tigre du Bengale, Greta Thunberg ou le microbiote. Des luttes s'engagent contre les obstinés de l'extraction minière ou les prédicateurs de la suprématie humaine. Elles croisent d'autres luttes, celle des femmes, des nomades et exilés, des lessivés du capitalisme et de la faim qui s'interrogent et se joignent quand elles peuvent. Les certitudes économiques de la productivité et de la croissance illimitée vacillent parfois devant leur propre ineptie. Le problème dont nous parlons est posé depuis longtemps, mais on commence à voir se profiler le début d'un chemin. Personne n'en sait l'issue, mais on commence à soupçonner que le jeu en vaut la chandelle. Je me permets de suggérer quelques attitudes pratiques et quelques ébauches de dispositifs que m'inspirent ces brefs constats.

Quelques ébauches d'attitudes


1. Il serait illusoire de trop compter sur les personnalités et organismes politiques de l'instant pour trouver une autre façon d'habiter la terre. Les uns comme les autres sont trop attachés à des temporalités courtes, à des réseaux où des principes éthiques en carton pâte s'embrouillent avec des exigences financière quasi totalitaires. Ils sont trop tributaires des ruses de langage auxquelles conduit la démocratie de communication. Ils sont trop immergés dans des querelles et des ambitions de personnes pour pouvoir impulser le mouvement vigoureux et nouveau dont nous avons besoin. Par ailleurs, où que je porte le regard, je ne vois personne capable d'endosser la posture charismatique d'un chef dans les tourmentes qui nous attendent. Le dernier à s'être approché de ce rôle était peut-être Al Gore qui a emporté un grand espoir avec son échec. Il serait encore plus illusoire de compter sur un revirement de l'industrie, quelle que soit la touchante sincérité de certains de ses patrons. La logique de croissance productive qui est substantielle au capitalisme contemporain ne permet aucune distance avec l'exigence des actionnaires qui n'ont pas montré, en cinquante ans, la moindre inclination à une réduction de leur voracité sur la planète. Nous sommes dans une logique de rupture franche qui ne permet plus les compromissions avec de gentils attentistes. On attendra qu'un jour vienne nous surprendre un personnage politique qui aura le culot de se saisir de l'affaire. En attendant, on ne se privera pas d'avancer sans eux et sans lui.

2. Les inflexions viendront des gens ou se dissiperont comme la fumée. Mais on ne peut pour autant programmer pareille mutation. La conscience environnementale et les possibilités d'agir sont différentes dans les villes et les campagnes, chez les hyper nantis et là où rodent faim et guerre. Dans chaque pays, chaque ville ou village, chaque quartier, les situations et les opportunités sont différentes. Chaque citoyen a des inclinations et un tempérament propre. Les réseaux écologiques ont leur langage, leur culture, leurs affinités. Par la pratique artistique, la vie associative, les voisinages, l'éducation, l'action directe, le journalisme, l'exemple ou l'expérimentation, chacun peut prendre sa part, la sienne, originale, efficace dans son contexte.


Par ailleurs et au train où vont les choses, du covid à la guerre en Ukraine et de la menace chinoise à l'obstination des suprémacistes de l'humain, ce champ est turbulent. Il est hasardeux de savoir sur quelles dynamiques s'enclencheront les résistances à la destruction de notre habitat commun dans un an comme dans dix ou dans cent. Aucune injonction ne fait sens, pas même celles de faire la grève de l'avion, de cultiver son jardin, de circuler à vélo, de taguer les pub lumineuses ou d'isoler ses murs. Aucune exigence de principe ne s'impose, ni la violence ni la non-violence, à peine celle de la cohérence. Les vents apparaissent tellement capricieux que chacun saisira ceux qui lui paraissent favorables dans l'instant. On se parlera de tout, mais on fonctionnera à l'intuition comme au débat vif. On conservera le contact avec celles et ceux qui semblent aller dans la meilleure direction, mais on restera modestes et prudents. On n'hésitera pas à changer de cap. On nouera et dénouera des alliances, et on prendra des risques inattendus. On gardera à l'esprit que nous entrons dans un monde d'incertitude où les attitudes fécondes sont la bricole réactive et les débrouilles du partage.

3. L'altération des conditions de vie sur terre invite à une hiérarchisation des problèmes qui présente, ces-jours-ci, une figure originale. C'est que pour les humains en tout cas, cette question est tragique. Faute d'être résolue, elle les privera de leur présence ici. C'est pourquoi elle devrait être affectée d'un statut, original lui aussi, celui de surdéterminer toutes les autres questions. En d'autres termes, que l'on se penche sur une affaire éducative, de santé, de guerre et de paix, d'urbanisme ou de gestion des déchets, il conviendra systématiquement de peser leurs enjeux devenues subalternes à l'aune de ceux de l'équilibre écologique devenus directeurs. C'est vite dit, absolument nécessaire, mais compliqué à mettre en œuvre. D'autant que cette façon de hiérarchie contient le risque d'abus, en particulier dans les démocraties, fragiles par nature. Il faut l'associer de garde-fous au sens propre.


Cette hiérarchisation ne concerne pas les seuls choix politiques et surtout pas seulement ceux des politiques nationales. Dans les quartiers, les villages, les régions ou les pays, mais plus encore dans les familles, les foyers, les voisinage ou les réseaux militants, tout choix, toute question et toute décision sera bientôt soumise à l'autorité de la question environnementale. Choisir où habiter, dans quelle configuration conviviale et avec qui. Choisir le mode d'éducation à offrir aux enfants ainsi qu'aux adultes imposera de tenir compte des dynamiques environnementales. Choisir comment et quoi manger. Débattre les alternatives médicales, architecturales, sécuritaires dans le collectif, la famille, le réseau professionnel, le voisinage prendra sens et relief en regard de la question écologique. Et que faire de cette propriété privée, sacrée pour les uns, maléfique pour les autres ?

4. On n'oubliera donc pas que, lors du chambardement qui se profile, les injustices seront décuplées par les paresseux et les salopards. Les périodes d'incertitude sont fertiles en coups bas et en sauve-qui-peut. Entre dominants et soumis, entre femmes et hommes, entre chanceux et déshérités, entre générations, entre gens du littoral et gens des montagnes, entre urbains et ruraux, entre riches et pauvres entre goujats et honnêtes gens les tensions monteront en spirale. Au bord de la falaise, les pauvres et les vulnérables tombent plus souvent que les opportunistes et les bien-nés. Le réchauffement climatique et l'empoisonnement résultent, comme l'exploitation des humains, de l'emprise des logiques financières sur la vie même, médecine, éducation, sécurité et agriculture comprises. L'extractivisme va de plus belle, les régimes fascisants se contaminent et la planète continue d'enlaidir. Certains régimes du sud, en Inde, en Chine, au Viêt-nam ou au Brésil jadis en quête d'alternatives, gobent maintenant d'une seule bouchée les pratiques financières de leurs ennemis d'hier. Il y a de quoi s'énerver.


Le maître mot de la résistance à la disparition des humains est la solidarité. Sa première mise en œuvre est solidarité de l'écosystème terrestre global qui est notre unique grande famille. Cette solidarité globale ne peut cependant être ni comprise ni mise en œuvre sans une solidarité des humains entre eux. Celle-ci présente les qualités d'être concrète et d'avoir parfois fait ses preuves. L'intrication des solidarités suggère que se battre sur le front écologique ou sur le front social procèdent du même mouvement. Le partage équitable n'est pas tant un principe moral qu'une condition de survie décente entre humains.

5. Le décentrement que ce texte perçoit avec prudence prendra des formes insoupçonnables mais, pour nous humains, elle portera largement sur ce que nous nommons les modes de vie. On pourrait appeler ça la culture ou les mœurs, mais il s'agit bien des façons d'occuper cette terre. Le mode de vie implique la démographie et le partage de l'espace, les pratiques d'habitat, l'usage des minéraux, des combustibles, des sols, de l'eau, de l'air et le partage de ces ressources. Il transporte avec lui des coutumes venues de très loin et de tout près. Vivre en famille, en village, en métropole géante, autour d'une source ou sur un bord de mer s'inscrit en modes de vie. Un mode de vie est global, tout y sera transformé par le bouleversement écologique comme par notre aptitude à nous y adapter. Les modes de vie sont affectés de croyances, de rythmes, de langages qui évoluent sans cesse, mais réservent des surprises, ne cessent de s'ouvrir et de se refermer. Les modes de vie peuvent s'enkyster pendant trois siècles dans des coutumes surannées et se renverser en trois coups de trompette.


Lors du premier confinement, on a vu apparaître une sorte de joie de l'ouverture. On allait changer de mode. On avançait vers des inventions de nous-mêmes, des possibles exaltants. Peut-être allions-nous vers la fin de l'absurdité automobile. Peut-être vers l'invention d'une nouvelle ère du travail. Peut-être vers des choix existentiels. Depuis et en s'accrochant à des transformations engagées depuis longtemps, certaines inflexions se confirment. Le décrochage d'un salariat soumis à un commandement offensant et des productions imbéciles se consolide. Des collectifs militants comme Fridays for future, Notre Dame des Landes, Extinction rebellion se multiplient dans le monde, nord et sud, est et ouest. Des banques de semences adaptées aux cultures paysannes et aux transformations en cours se multiplient dans les pays du sud. Les coopératives alimentaires, les expériences d'habitat partagé, la mise en cause d'une soumission à la finance se renforce. Ces mouvements ne sont pas neufs et nul ne peut prédire leur avenir. Mais ça bouge, ça invente, ça cogite, ça interroge, ça expérimente, ça échange. On pourrait dire sans trop exagérer que l'étau se lâche d'un côté tandis qu'il se serre d'un autre. Le détroit est serré. Je n'oserais prétendre que c'est le moment de prendre à bras le corps l'exigence écologique, mais il est possible que ça sente un peu le printemps.

A propos
Bienvenue sur ce blog. Vous y trouverez mes réflexions sur... 
Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
Les plus récents
Archives
Sujets