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Odeur de poudre



Vers le début de l’hiver européen qui est aussi la saison des orages dans le Bengale où je revenais d’année en année, il ne se passait pas longtemps avant que Samantak ne me fasse part de ses découvertes littéraires. Nous nous retrouvions le plus souvent par l’élégance d’un hasard, dans la librairie de l’université de Jadavpur où il enseignait. Après une paire d’heures de furetage, bavardage et feuilletage, il me mettait dans les mains une pile de bouquins dont il m’expliquait sans inutile érudition, ce que chacun m’apporterait. Une des dernières fois que nous avions joué à ce jeu, il m’avait signalé l’émotion particulière que lui avait provoqué un livre modeste intitulé quelque chose comme « La façon dont je vois les choses. » L’auteure m’était inconnue, mais ne tarda pas à devenir familière. Gauri Lankesh avait été une journaliste reconnue dans le Karnataka puis, à la mort de son père, avait pris la direction du magazine culturel et politique que celui-ci avait fondé en 1980, Lankesh Patrike, inspiré de tradition gandhienne.


Dans le recueil d’articles et d’interviews que comprend le livre, on voit s’imposer une journaliste qui propose la langue Kannada dans Lankesh Patrike en plus de l’Anglais, s’engageant dans les débats politiques de l’heure, questions de castes, place de l’hindouisme, liberté de parole, corruption, démocratie. Elle rappelle l’histoire de Rohith Vemula, jeune étudiant brillant promis à une belle carrière académique qui, poussé hors de sa trajectoire par un hindouisme intégriste est acculé au suicide. Elle écrit sur cette caste de nettoyeurs des égouts épuisée d’exécuter sa tâche à mains nues au prix d’une mort rapide, qui attire l’attention de la presse en se couvrant d’excréments lors d’une manifestation, obtenant alors mille promesses jamais tenues. Elle parle du juge intègre Shah qui prend le parti des intouchables, des pauvres, des mendiants et de la loi au point de terminer sa carrière en virgule. Elle parle des discrètes connivences entre musulmans et hindous dans les villages, les fêtes religieuses et jusque sur la frontière indo-pakistanaise. Cheveux courts, vivant seule, elle n’a pas sa langue dans sa poche.


Assez vite, prenant des risques considérables à l’heure d’un fondamentalisme puissant, Gauri Lankesh s’implique en politique. Tandis que le pays de Tagore et de Satyajit Ray renonce à une culture fragile de diversité, de considération réciproque, de débat démocratique et d’égalité tendancielle, Gauri résiste. Elle résiste à l’éradication de l’héritage artistique et philosophique moghol comme de celui de la méthode scientifique européenne. Le renversement révisionniste de l’histoire irrigue cependant un mouvement suprémaciste qui date des années 1920, s’épargne pour l’heure l’usage des instruments féroces de la dictature, mais se réclame des racismes européens au point de légitimer explicitement le projet nazi. On sait d’où vient ce mouvement, pas jusqu’où il peut aller. On y perçoit dans l’instant une arrogance qui tend à éliminer, de façon discrète mais sans vaciller, ce qui ne lui convient pas. En septembre 2017, Gauri Lankesh est assassinée devant la porte de sa maison par des tireurs jamais identifiés. À une époque où les mouvements extrêmes abondent donnant lieu à des conflits brutaux, l’Inde se prétend encore plus grande démocratie du monde. Mais dans la confusion d’une compétition mondiale et en dépit de bla-bla pacifistes, elle s’arme de pied en cape, juste au cas où.


Emboîtant le pas à l’excitation d’un réarmement colossal, chaque pays prenant part à la compétition suprémaciste, s’équipe. C’est ici que se positionne la France des droits humains et des révolutions populaires. Cette France vit depuis quelques décennies au-dessus de ses moyens en vendant des avions de guerre ainsi que d’autres armes de terre et de mer qui prétendent à l’excellence de ses fromages et de ses vins. La bagarre géopolitique augure pour ces marchands de mort une fortune considérable qu’il serait dommage de rater. Tous les coups sont permis. Les Etats-Unis disposent d’une puissance financière formidable, les Russes d’une brutalité vénale a leur botte, les Anglais de la rigolote famille royale, la Chine d’un cynisme abrupt et d’une croissance fulgurante. La France n’a dans ses tiroirs que le prestige de quelques parfums et une réputation révolutionnaire élimée par trois siècles d’exploitation coloniale. Notre président avait déjà joué la carte Bastille avec l’excité Américain. Il la refourgue à ce client potentiel soucieux de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. La Révolution de Robespierre, Saint Just et Danton, celle de la Déclaration des droit de l’homme et de la devise triptyque dont le monde politique global s’inspire, cette fameuse Révolution est vendue au pas cadencé le 14 juillet 2023 pour décrocher un marché d’avions de guerre à l’intention d’une politique suprémaciste. Quelques articles ont honoré leurs auteurs en dénonçant cette hypocrisie. Et puis tout est rentré dans l’ordre. Gauri Lankesh est morte, Nahel est mort, d’autres suivront, n’en parlons pas trop. La France est le pays des droits humains, l’Inde celui de la non-violence. À chacun ses astuces mythologiques pour faire oublier que, sur notre terre en feu, la vie tient à un fil.

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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