Une histoire de barbecue




En dépit de son caractère accidentel, la polémique lancée par Sandrine Rousseau sur le virilisme révèle un problème véritable. Le constat est difficile à mesurer tant en sont brouillonnes les manifestations, mais la tension entre femmes et hommes a pris une ampleur, une vigueur et une visibilité nouvelles depuis quelques décennies. Rien ne prouve que la domination abusive des hommes sur les femmes date de la guerre du feu, mais la discorde prend ces jours-ci une figure radicale par l'exigence des femmes de prendre leur part du pouvoir partout et maintenant. Elle a adopté par ailleurs le tour violent de toute conquête politique. Enfin elle n'échappe pas à une pression mondiale liée aux extrèmes turbulences actuelles, celle de changer les règles du jeu entre humains et au-delà.


Quoique l'on observe des transformations sensibles dans la façon dont les humains régulent leur existence ce sont encore les hommes, les garçons, les mecs qui gardent l'initiative et tiennent les manettes. Dans les discours traditionnels ou identitaires, des hommes manifestent la certitude extravagante qu'il leur appartient de contrôler le corps des femmes sous ses aspects vestimentaire, moral et notamment sexuel. Si l'on regarde de plus près la pratique commune, là où chacun a son mot à dire, ce contrôle est à la fois plus subtil et plus étendu. Il porte sur le langage, l'espace, l'habitat, l'éducation, la santé ou la relation aux arts et aux divinités, mais il ne cède pas. Il est assorti de bienveillance, de reculades, de patiences mais, au fond du cœur, les hommes enragent des audaces féminines, esquivent leurs succès et n'en font qu'à leur tête. Les féminicides continuent, les mutilations sexuelles se poursuivent comme si de rien n'était, des gamines sont mariées à des vieux décatis, les blagues de fin de repas étalent des inconscients masculin affligeants, les viols impunis sont monnaie courante et les garçons coupent la parole aux filles sans même s'en aperçevoir. Les hommes ne lâchent pas un pouvoir qui leur paraît aller d'évidence. Cette guerre sauvage du mode de vie a embrasé une bonne part de la planète humaine. Aucune question n'y échappe, surtout pas la tentative de récupération fanfaronne d'une prééminence qui se glisse entre des doigts virils. Le virilisme est une façon de nommer cette fanfaronnade.


J'ai cependant deux réserves à la dispute déclenchée à ce sujet par l'anecdote Sandrine Rousseau. La première tient à ce que l'antagonisme entre hommes et femmes ne cache pas, n'obscurcit même pas qu'il s'y joue aussi le désir amoureux. Prenant en compte les nuances apportées par les mouvements LGBT, garçons et filles ont, dans la sexualité, la source la plus riche d'une relation connivente. Cette source est à sec dans certaines provinces du monde et dans certains couples. Mais la guerre des sexes est imbécile. Ses tiroirs sont pleins de convenances dérisoires, de prudences téléguidées, d'auto-censures sournoises et de postures abruptes qui rabougrissent les rencontres. Je préfèrerais que l'on continue d'inventer, même sans y croire, une sexualité respectueuse mais ouverte, truculente sans être dominatrice. Le bricolage indéfini des expressions du désir fait partie de notre condition de vivants. Il suggère quelque délicatesse et aussi le goût du risque.


La seconde réserve que j'ai à l'égard de la polémique Rousseau a trait à l'expression frippée d'éco-féministe. L'écologie et le féminisme ont certes partie liée, mais pas plus que les batailles ouvrières, les luttes anticoloniales, les anti-racismes, les conflits de génération, les résistances à des dictatures terrifiantes. La question porte sur la façon dont ces fronts divers font solidairement sens. Il ne s'agit pas de faire converger des dynamiques fragmentaires, mais de faire apparaître la puissance d'un sens global dans chaque geste libératoire. Ce qui est en cause est la prétention (des mecs, des Euro-Américains, des riches, des humains, des faux-jetons, des gens de finance, des politiciens, des connards, etc.) à régenter, organiser, décider à la place des autres, prétention génératrice des délires de pouvoir, du pillage planétaire, de la démesure dans notre quotidienneté comme dans les profondeurs océaniques. Il ne s'agit pas de sortir de son chapeau un système idéal, mais d'y tendre sans pour autant savoir ce qui nous attend.


Depuis que le covid, la guerre d'Ukraine et les ravages climatiques font cause commune, nous navigons à vue. L'incertitude marque notre aventure de l'instant, nous n'avons guère le choix. Il en est ainsi du dialogue avec l'environnement, des fureurs du climat, des combats de survie, des totalitarismes tonitruants et des relations entre femmes et hommes. Ce qui en émergera sera inégal, probablement injuste. On fera au mieux avec ce qui se présentera. Quant aux barbecues, il est possible qu'il nous faille faire maigre les mauvais jours et même discuter du menu comme de son partage en esquivant les gesticulations à trois balles.

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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