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Tout est sous contrôle !

  • il y a 51 minutes
  • 4 min de lecture



« Tout est sous contrôle ! »

Ah bon ?...

 

« Tout est sous contrôle, ! » vient de lâcher, au sujet des effets de la canicule, une ministre de la transition énergétique dont je n’ai pas oublié le nom car je ne l’ai jamais su. C’est pourtant faux : rien n’est sous contrôle. Je tendrais même à dire que rien n’est sous le contrôle des gens qui prétendent gouverner ce pays comme d’autres gouvernent d’autres pays, d’autres régions, d’autres vies. Le réchauffement de la terre, qui ne devait pas dépasser 1,5° selon les engagements des accords de Paris, est sur ce seuil ce qui, compte tenu de l’inertie du phénomène, promet un dépassement prochain de plusieurs degrés. Chaque canicule est plus sévère que la précédente. De même que chaque inondation, chaque incendie, chaque sécheresse, chaque tempête, chaque éradication de vivants. La dame de la transition énergétique n’a pas plus de contrôle sur les guerres qui ravagent l’Europe de l’Est, le Darfour et le Moyen Orient à coup de bombes qui ne sont pas vraiment froides. Et pas davantage sur la disparition cataclysmique des oiseaux, des insectes, des vertébrés, etc...


Je tendrais à croire que notre époque apporte, à l’inverse, dans ses bagages, l’embarrassant constat que tout échappe au contrôle des humains qui misaient naïvement sur cette compétence. Chacun peut le constater sans avoir besoin de le mesurer aux contradictions, balbutiement et bobards dont croient se protéger nos chefs. Nous sommes dans une zone d’incertitude aveugle, en route vers la panique des tirs au but, yeux bandés et mains dans les poches. Aucune prévision ne tient plus debout. Aucune conjecture n’est sérieuse. Zéro contrôle. Alors se taire ? Ne plus rien dire ?


Les appels à la résilience comme à faire le dos rond seraient des manifestations de paresse. Les fuites en avant vers d’hypothétiques trouvailles technologiques pareil. La sempiternelle rage d’efficacité des gens de l’économie empirerait un saccage déjà tendu par les instruments devenus suicidaires de la performance compétitive. Rien de ce que nous avions inventé ne trouvera sa place dans un système à bout de souffle. Il nous faut désormais résister à ce à quoi nous avions cru dur comme fer pendant des siècles. Il nous faut reconstruire une attitude à l’opposé des logiques de performance individuelle qui sont arrivée au bout de leur bla-bla. Résister donc.


Nous résisterons à partir de la puissance du vivant auquel nous appartenons, un vivant qui vient de loin et connaît son habitat sur le bout des doigts. Ce qui fait la capacité de résistance du vivant, pour ce que j’en comprends, est son humble soumission à deux règles simples. La première est de privilégier le collectif sur l’individuel. La seconde qui en découle est de faire confiance à l’environnement vivant comme à une matrice globale. Le vivant végétal ne développe pas chaque graine d’une plante jusqu’à sa plus haute performance. Il disperse une infinité de graines ordinaires dont une (ou deux) saisira l’occasion dans un ensemble de conditions réunies par le hasard. C’est ça qui rend le vivant résistant. Ce qui permet à un corps animal de résister aux attaques microbiennes est non pas une température extrême qui grillerait toutes les bactéries d’un coup, mais une température modeste mais ajustable permettant au corps de s’adapter tout en se débarrassant des intruses.


Le vivant est menacé, il nous faut lui restituer la résistance qu’a érodé une humanité ivre d’énergie quasi gratuite, gavée jusqu’à l’épuisement par les tensions qu’ont engendré les masses d’objets qui encombrent la terre et imposent aujourd’hui l’abus d’énergie à cette même terre. Il nous faut à la fois nettoyer la terre du fatras de matières polluantes et rebâtir les conditions de sa résistance. Ce qui rend robuste et résistant un système, ne tient pas aux performances individuelles de ses membres, mais à sa capacité à se régénérer, sa disponibilité à l’imprévu, sa souplesse en cas de crise, l’intelligence globale à laquelle elle appartient. C’est la solidarité entre ses membres, l’abondance de ressources propres permettant d’y puiser face à l’inattendu, la capacité à se réinventer au jour le jour, l’imaginaire ouvert à l’inconcevable.


Tout ça n’est pas un mode d’emploi facile, mais c’est à portée de main. Il nous faudra réécrire les règles du vivant en regardant celui-ci de l’intérieur, énoncer l’éthique de la résistance en langue de tous les jours, obéir à la logique de résistance en nous mettant nous-mêmes à l’épreuve. Ce que pourrait dire la ministre de la transition dont le nom ne me vient toujours pas, c’est que notre moment d’incertitude implique d’assumer que nous n’avons pas de contrôle sur ce qui déborde de nos abus de pouvoir et que, désormais, nous n’en chercherons plus. Nous passons à autre chose. C’est nous et notre façon de vivre que nous devons non pas contrôler, mais infléchir. C’est bizarre, mais peut-être est-ce plus rigolo que les lignes droites tracées au cordeau de la performance, de la compétition et de la punition. De toute façon il vaudrait mieux que l'impression que nos ministres et autres chefs se fichent de la catastrophe écologique ne gagne pas du terrain, ça finirait par énerver ceux qui en patissent plus que les autres.

 

 
 
 

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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