la part deux fois maudite
- 23 avr.
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

On dirait que la spirale folle entre l’extraction d’hydrocarbures, l’abus de pouvoir qui en résulte, et la guerre, prend de la vitesse ces jours-ci. Il est vrai que l’on trouve rarement dans le même grand chaudron des misères humaines l’une de ces bizarreries humaines sans les deux autres. Ces bizarreries ne se quittent ni des yeux ni de la main. Il serait pourtant naïf d’évoquer à ce sujet des causes et des effets tant les intentions attachées au mouvement de cette spirale dégondée sont cachées dans des fissures du temps et changeantes comme un ciel de mousson. Il reste que les guerres qui balisent l’histoire récente de l’humanité se retrouvent totalement ou partiellement, a priori ou a posteriori, pour de vrai ou pour de faux, embarquées par la puissance extraordinaire conféré par une énergie quasi gratuite au regard des habitudes humaines. Comme si les millénaires de manque relatif ou d’insatisfaction des désirs élémentaires avaient installé le réflexe d’exiger toujours davantage, une sorte d’abondance frénétique. Réflexes du besoin, mesure de la gloutonnerie. Jamais assez de nourriture, jamais assez d’outils, d’espace, jamais assez de temps pour travailler, ni de sexe, ni de sécurité, ni de temps pour y penser, ni de cigarettes, ni d'estime de soi, ni de quoi que ce soit. Curieusement d’ailleurs, les plus riches sont les plus avides à demander davantage.
Tout nous hurle au contraire par la raison comme par les sens qu'il y a trop. Des yeux comme des doigts on touche l’excédent sur les pourtours des villes, dans les frigidaires, dans les rages sexuelles des familles et des prêtres, dans la frénésie vestimentaire, dans la production de livres, de données électroniques, d’œuvres d’art, de savoirs aux noms sibyllins, de signes, dans le pullulement des humains sur tous les continents, dans les logorrhées verbales de ces derniers. Il y a surplus, surplus phénoménal même. La question n’est donc pas d’en faire plus, mais d'abord de se débarrasser du surplus, de la part maudite de Georges Bataille. Comment en tirer parti ? Qu’en faire ? Bien plus difficile que de répondre à la pénurie ! Que faire de ce qu’offre l’énergie que, par une sorte d’accident de notre intelligence dressée à compenser la pénurie, nous sortons de la terre, du soleil et du vent au prix d’efforts dérisoires.
Avant tout pléthore d’énergie. Une énergie familière bon marché. Elle étouffe les vivants qui s'en accomodent mal et surchauffe la planète qui n'en peut plus. Or cette énergie facile qui déborde de partout n'offre aucune solution à une réconciliation des humains avec leur petit lopin de terre, comme à la soif de joie de chacun, rien qui considère l’égalité des chances entre les êtres ainsi que les problèmes d'eau ou de feu que pose chaque saison. Elle multiplie la débandade, l'énergie. Devenue le problème, elle s’incruste. Plus il y aura d’énergie à disposition plus on déforestera, on bétonnera, on voyagera pour passer le temps, on volera comme des oiseaux, on implantera des data centers, on se lancera dans des massacres occupationnels. Plus il aura d’énergie, plus on fera n’importe quoi. Sans interroger, sans peser, sans souci pour les autres vivants et les nuages qui continuent de passer.
Lorsqu’on se penche sur les traces laissées par les humains on y trouve du béton sale, des poubelles fumantes, du plastique en décomposition et d’autres saletés à l’infini. Ce sont les excréments de la consommation. Faute d'autre procédure, les humains ayant les mains sur ces ressources en décident ; parmi les humains, les plus agressifs, parmi les agressifs, les plus cyniques. Ceux-là qui sont aussi les plus sots disposent du surplus. Or ces bouffons du marché devenus méchants jouent avec des chiffres pleins de zéros et jonglent sans savoir ce qu’ils font. Ils agissent au doigt mouillé, croyant s’enrichir sans savoir de quoi. Ils sont, par la vacuité de leurs désirs propres, plus misérables encore que ceux qui meurent de faim.
Le pataquès énorme d'une énergie à gogo n’est l’objet d’aucun débat, d’aucun projet, d’aucune concertation, d’aucune réflexion, d'aucun roman, d'aucune musique. Jamais cette gabegie n'est confrontée avec ce que nous croyons juste de trasnmettre à nos enfants, de discuter entre amis ou de songer en s'endormant. J’avais lu dans les pages du Financial Time il y a une vingtaine d’années, une rubrique intitulée « How to spend it ? » : des propositions d’usage des surplus monétaires par les trop riches tandis qu’une grande part de l’humanité n’a rien à se mettre sous la dent. Les ressources extravagantes dont nous disposons sans les avoir souhaitées ne correspondent en rien à des désirs qu’il serait jouissif de satisfaire. Comme s’il s’agissait de quelqu’un de compétent en qui on aurait misé notre confiance, elles sont jetées au hasard d’un espace aveugle qu’on appelle le marché. Le marché n’est ni compétent, ni fiable. Ce n’est même pas quelqu’un. Il prétend, selon ses adeptes drogués, rejoindre les désirs des vivants par une abstraction qu’on appelle des besoins. La question reste entière. Que faire du surplus ? Ce n’est pas une question spéculative, c’est une question vitale car les surplus s’accumulent depuis le fond de la terre jusque dans nos cellules. Il faut y répondre juste. Et aussi assez vite, si possible.
D'autant que c’est là, dans les interstices de ce fracas, que se glisse ce qu’il reste aux humains de faire lorsqu’ils sont pétrifiés par les injonctions du surplus : la guerre. La guerre pour rien. La guerre est ce qui subsiste de la tragédie qui tendait jadis les humains vers des questions sans réponse. C’est ce qui se passe aujourd’hui. La guerre absurde par négligence ou par jeu. La guerre sans objet. La guerre comptée par l’unité de mesure du nombre d’humains morts chaque jour, ce qui ne permet guère d’y réfléchir. C'est la part deux fois maudite.
Il n'est pourtant pas sûr que l’affaire soit si difficile à débrouiller. Il faudrait transgresser les prétentions du capitalisme financier qui ne dispose de rien qui ressemble à de l’intelligence, du désir ou du courage. Il suffirait, dans un spasme libertaire, de sortir de la spirale givrée qui produit de la pourriture, de la peur et de la souffrance. Lorsqu’on est au bout du rouleau face à l’absurdité d'un monde pourtant dicté par les humains, on découvre, parfois, que la solution est juste là, devant son nez. Genre faire de la terre un jardin. Ou réinventer la fête. Ou offrir l'hospitalité. Ou surtout faire rien. C’est l’évidence du silence. Celle qui n'a pas besoin de mots.
Ces questions n’ont jamais cessé d’interroger les humains et sans doute d’autres vivants. Ce qui est nouveau c’est de devoir le faire tout de suite, avant que le pétrole ait tout cramé ou que le retour du déluge emporte nos rêves dans une ultime tourmente. Faute de quoi, les dieux entreront dans la danse et la part superflue sera trois fois maudite. Car la menace qui pèse sur les quelques talents qui avaient rendu les humains maîtres illusoires du monde, c'est que des divinités qui n'existent pas, mais n'ont rien de mieux à faire, entrent dans le grand chaudron des misères humaines juste pour parader. C'est ce qui se présente depuis un siècle et demi dans un orient moyen jadis magnifique. Il vaudrait mieux qu'elles ne s'atardent pas, les divinités.




















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