Jaune fluo

Nous sommes dimanche 16 décembre, surlendemain de l'acte V des Gilets jaunes, il pleut tout au long du chemin qui me conduit au rond-point où je vais rencontrer quelques uns de ceux avec qui j'ai engagé de bonnes discussions, à trois reprises, ces dernières semaines. Je ne m'attends pas à trouver grand monde, mais on ne sait jamais. A l'approche du rond-point, personne. Je me réjouis presque à la perspective de continuer à écouter mon émission favorite de France Musique, la chronique des critiques de disque qui porte aujourd'hui sur la suite de Bach dite anglaise dont la partita est annoncée. Alors que je tourne autour du rond-point, constatant quelques gus en gilet jaune, je comprends que je n'écouterai pas la partita. Je gare ma Kangoo sur le bas côté du rond-point et remonte le col de ma veste pour me tromper de l'intempérie.

Arrivé au niveau de la cabane qui offre l'hospitalité d'une guérite de guingois devenue respectable, je rencontre des visages familiers, en particuliers deux vieux qui m'avaient surpris il y a quelques jours par la beauté fière de leur allure; je suis content de les revoir. Avec trois ou quatre semblables, ils subissent le discours excité d'un bonhomme que je n'ai jamais vu, un grand escogriffe coiffé d'une sorte de chapka sous laquelle sortent les touffes d'une perruque gauloise. Le mec tient à la main un drapeau français sur lequel est écrit un slogan de colère fiscale dénonçant l'injustice. Le trafic routier est épars mais, lorsqu'il estime que ça en vaut la peine, il file sur la chaussée brandir son drapeau à la façon dont un toréador provoque le taureau. Olé! Dès qu'il revient, il reprend le fil d'un discours dirigé exclusivement contre les Arabes. Avec l'aplomb d'un expert qui déniaise son auditoire, il énonce avec un calme impatient, un fatras d'informations sur ce que ces gens-là ont l'intention de faire de notre pays. Ils ont gagné de nombreux territoires et cherchent aujourd'hui à conquérir la France de façon à en faire un pays islamique. Nous! Ils le disent maintenant ouvertement. Suit une longue diatribe sur ce qu'est l'islam. Les obligations sont écrites noir sur blanc dans le Coran, je vais vous dire, sourate après sourate: porter le voile pour les femmes, tromper sa femme pour les hommes, voler, violer, terroriser, détruire les pays dans lesquels ils sont installés; et surtout tuer un maximum de gens qui y habitent, nous, ils nous appellent les infidèles. C'est texto, écrit dans le Coran. Ils ont déjà gagné les banlieues, faut voir ce qui se passe là-bas. C'est tout islamisé. Le petit groupe dont je suis qui a écouté sans broncher, profite de ce que le gus est parti accoster un camioneur pour se disloquer. Nous nous retrouvons avec mes deux vieux et un autre pour changer de sujet. C'est le FN, chuchotte la femme. Ici, on devrait pas parler politique, renchérit le mari. Les trois hochent la tête.

Il y a trois ou quatre jours, avec ces deux vieux et un autre couple, ceux-là d'âge moyen jeune, la petite quarantaine, nous avions eu une de ces bonnes discussions, de celles engagée avec des gens que l'on ne connaît pas et que l'on ne reverra sans doute plus, une discussion sans l'enjeu de la représentation qui biaise les dîner en ville. Mon point d'observation est limité mais vivant. Je ne prétends pas généraliser la tonalité de cette discussion, mais elle a duré près d'une heure. Tout y est passé. Nous avons évoqué l'accord de Marrakech et l'immigration, le commerce des armes de guerre par la France (c'est une honte de s'enrichir en vendant des armes de guerre), la rémunération de Carlos Ghosn (les Japonais, ils sont plus honnètes que les Français!), les pesticides dans les vignes (comment on peut cultiver sans produits chimiques?), l'empoisonnement de la Guadeloupe par le clordecone (tout le monde s'en fout parce que c'est des Noirs), la relation obligée de Macron avec la finance (il va toutes les semaines prendre ses instructions auprès des grandes banques), l'humiliation des lycéens du Val Fourré par la police, (à genoux, vous vous rendez compte?), la mesure des propositions de Macron la veille (c'est tout de l'entourloupe!), l'ambiance sur ce rond-point, l'existence quotidienne dans les campagnes françaises. Pendant ce temps d'énormes semi-remorques klaksonnent par impatience ou par sympathie (on ne sait jamais ce que raconte un klakson), la nuit tombe, des hommes et femmes couverts de ce gilet jaune, ces gens passent vers les activités d'une occupation: chauffer le café, saisir l'offre d'un cageot de fruits par un automobiliste, accueillir un bonhomme qui s'était absenté depuis trois jours, mettre du bois dans le brasero qui jette ses flammes sur la scène. Sur toutes les questions que j'évoque plus haut, j'ai vu mes interlocuteurs de l'instant, hommes et femmes, hésiter, réfléchir, s'écouter, s'interroger et hocher la tête. Nous nous parlions. Quand nous nous sommes séparé, l'homme de la quarantaine a dit avec des yeux brillants combien ça lui avait fait du bien de discuter de la sorte.

J'ai zoné sur les rond-points avec curiosité et prudence. J'y ai vu et entendu tout et son contraire; j'en ai tiré l'impression que je ne pouvais me contenter ni de mes impressions, ni de mon raisonnement, ni de ma sensibilité pour capter ce qui s'y passait. Je me dépatouille avec tout ça. Nous sommes dans le moment incertain d'un processus lent, enfin, d'un mouvement au cours duquel les gens changent imperceptiblement sous l'effet d'un enthousiasme qui tient autant de la surprise de leur pouvoir, de leur joie d'échapper à TF1, de la découverte de la solidarité et de leur colère. Je n'aime pas l'usage du mot peuple, trop solide à mon goût, on peut lui faire dire ce qu'on veut. Je lui préfère le mot désuet de multitude qui répond à la plasticité indéfinie des attitude, des pensées et des émotions. Mais il est possible que, lorsque les gens s'emportent ou se soulèvent, cela donne une impression de masse qu'on est tenté de traduire, un bref instant, par cette expression granitique de peuple. Je me méfie encore plus de l'essentialisme consistant à donner raison aux gens dès qu'ils ont le culot du coup de bluff tel que nous l'avons vu se jouer ces semaines-ci. Les discussions interminables et contradictoires autour des rond-points et les dévastations sauvages des samedi parisiens sont deux faces de ce même processus de transformation. Le débat a bouleversé les consciences et l'action violente a forcé les politiques.

Comme tout le monde, je m'interroge sur le prolongement de ce mouvement. Je mise sur la chance que cette transformation des consciences se poursuive aussi longtemps que possible dans la direction du collectif, de l'émerveillement et du désir. C'est un coup de dé. En misant là-dessus, nous risquons de tout perdre et nous retrouver avec un gouvernement brutal, identitaire, anti-Europe, des discours amers et frustrés, des rafales d'antisémitisme tolérés puis soutenues, des éjections de Maghrébins à la mer et pire encore. C'est juste derrière le coin de la rue, tapi, prêt à bondir avec mon guignol à perruque gauloise. Je me souviens combien certains de nos amis ouvriers des années 1970 étaient homophobes, sexistes et individualistes alors que nous misions sur une transformation qui s'est opérée en partie, en partie limitée certes. Aujourd'hui, parmi les gens à gilets jaunes, on trouve la même confusion. Les grandes gueules tiennent des propos où se mêlent des relents odieux et des rêves généreux. Personne n'a la moindre idée de ce qui en restera. Aucun mouvement populaire n'est pur. Je déteste d'ailleurs l'idée de pureté.

Deux idées me tarabustent depuis le début de ce mouvement. La première a trait au gilet jaune lui-même. Lorsque je vois sur un écran les mouvements de cette foule d'hommes et de femmes accoutrés de ce vêtement fluo, je ne peux m'empêcher de penser que le pays des grands défilés de mode a inventé le comble de la nullité vestmentaire. On verra un jour le gilet dans un musée, mais sur mon écran, ce soir, il est d'une telle indigence esthétique que je le prends pour une provocation massive: Regardez ce que nous sommes devenus, des gilets jaunes: des tout-le-monde et des n'importe qui dépourvus de souci d'apparence, brandissant comme un défi le désaroi de cette vacuité culturelle. Voyez-y votre propre mépris dans lequel nous barbottons depuis cinquante ans: vous nous avez offert TF1, des pavillons modèles qui se fissurent dès la première année, vous nous avez poussés vers la voiture et le diesel pour nous réprimander comme des gosses parce que nous vous avions cru, vous nous avez surpressés de taxes tandis que les actionnaires et les députés qui échappent aux impôts gonflent leurs revenus d'année en anné. Et maintenant que nous n'arrivons même plus à nous nourrir, il ne nous reste que d'afficher cette médiocrité qui prend la forme du gilet de sauvetage sur la route. Au secours, on va cogner.

Ce décalage me surprend chaque fois que j'entre dans Paris et que j'y constate l'élégance ironique de la bourgeoisie qui se reproduit sans la moindre arrière-pensée. Les terrasses de café débordent de cette humanité désinvolte qui exerce des métiers intéressants, mesure son destin chanceux dans le reflet des expositions d'artistes révoltés par les pauvretés passées, des représentations théâtrales audacieuses, des saisons littéraires aussi prometteuses les unes que les autres. Cette humanité heureuse qui connaît tous les chiffres du réchauffement climatique, mais ne renonce pas à ses voyages en avion, à la tentation de la clim et à un petit coin de paradis inchauffable. Je comprends la rage des égarés de l'existence découvrant l'hypocrisie des donneurs de leçon qui se poilent de TF1 et votent pour des politiciens qui ne font pas même semblant de s'intéresser à l'insoupçonnable souffrance de leurs petits enfants dans la tourmente climatique à venir.

La colère que je constate chez les gens à gilets jaunes répond en quinconce à ce que je vois dans les banlieues populaires. On ne fait rien pour les habitants des cités de béton vertical mais, du RN aux Insoumis, on ne cesse d'en parler. Ces gens des banlieues sont infiniment plus créatifs et déliés que les révoltés périurbains à gilets jaunes. Ils parlent plusieurs langues, inventent des chorégraphies hip-hop qui partent du 93 pour épater les artistes de New York, ont des cousins partout en Europe. Vivant dans les banlieues globalisées, ils ont développé une acuité d'observation anthropologique et une habileté d'ajustement qui leur ouvre la tête et le monde. L'existence quotidienne leur est bien plus serrée que celle de la petite bourgeoisie des périphéries de province, leur futur encore plus bouché et ils se savent soumis aux injonctions totalitaires des barbus et autres fodamentalistes, mais, lorsqu'ils savent la voir, ils sont fiers de leur culture mixée. Certains en parlent brillamment, ils sont invités à danser par l'Opéra de Paris. Ils existent. Tandis que les demi-pauvres à gilets jaunes se jugent incultes jusqu'au bout de leur fluo. Ils ne demanderaient qu'à jouir d'une fierté méritée reposant sur une culture invisibilisée: un crédit de considération, un regard d'estime.

Lorsque j'entre sous le toit de la cabane de fortune dans laquelle on vient de m'inviter avec empressement, la nuit est presque tombée. Un type que j'ai toujours vu ici et qui me donne l'impression d'être l'un des inspirateurs de l'ambiance locale nous signale que le toit fuit, qu'il fait froid et qu'il ne se passera plus rien ce soir. On dégage. Une jeune femme aux cheveux blonds qui, elle aussi est fidèle du mouvement, approuve du chef, allez, on s'en va. Personne ne dit son désenchantement, mais chacun y contribue par le silence. Pendant que les dernières conversations tentent d'éviter l'atmosphère de débandade, je retrouve mes deux vieux dignes en conversation avec un homme qui m'est inconnu. Tous trois viennent de se découvrir anciens réfugiés républicains de la guerre d'Espagne. Je me joins à cette conversation et nous la déplions aussi doucement que possible pour jouir de l'instant précieux qui s'éfiloche. Nous échangeons des noms de villes de Castille, des anecdotes familales sur la retirada, des souvenirs gastronomiques au vin de Toro et une pointe anticléricale bien envoyée. Derrière cette nostalgie dont la douleur est encore vive, on sait ce que la guerre civile veut dire.

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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