En attendant, on jubile

Il est un aspect de la révolte des gilets jaunes qui est passé sous silence, mais contribue à l'expliquer, c'est son caractère jubilatoire. Toutes les révoltes transportent leurs rituels de rencontre, de joie et d'imaginaire. Celle-ci est d'autant plus imprévisible que libre d'attaches, mais elle appartient à une histoire longue de ce pays qui veut que les transformations les plus significatives de la dynamique du pays tiennent non pas à des conciliabules formatés, mais à l'insurrection populaire qui rend les gens à eux-mêmes. Chaque samedi, les gilets jaunes font une peur bleu aux parisiens en avançant un peu plus dans les actes et les symboles de la mythologie révolutionnaire. Pourtant, ce qui fait la présence politique des gilets jaunes et leur force, c'est l'occupation, jour et nuit, des rond-points de partout en France. Ils ont surgi et les voici: ils montent la garde sur le bord de la route, interpellent les camionneurs et les automobilistes qui répondent à coups de klakson. Ils sont rassemblés autour d'un brasero ou dans une tente bidouillée, ils se concertent, boivent du café, offrent un plat de faisan aux pâtes apporté par les chasseurs, se moquent de Macron, s'affligent du moratoire sorti de Matignon et rêvent tout haut de ce qui peut advenir. Bien sur qu'on dépassera Noël, regardez, on a déjà notre sapin. Un jeune homme aux yeux rougis de fatigue explique qu'il part rejoindre quelques autres afin de bloquer le terminal pétrolier de la ville voisine, il faut s'en prendre à "leur économie". Il se passe quelque chose en France et ce sont eux qui le font surgir. Ils ne se prennent pas le chou, mais jouissent de cette soudaine notoriété. Les voici qui tournent d'ailleurs le dos à cette télé qui les a saoulés de balivernes durant des décennies. Personne ne pense ni à son feuilleton ni à ses matches. Le soir on ratisse Facebook pour avoir les nouvelles d'ailleurs. A l'entrée du rond-point, on se rencontre, on fait connaissance de nouveaux arrivés, on rebâti le monde et, jour après jour, on change. L'élue d'une municipalité proche et du conseil régional dit sa perplexité et son engagement à voix basse. La révolte avait commencé par une contestation de la taxe sur le diesel et on en est à s'insurger contre toutes les inégalités, vous vous rendez compte? On a oublié les partis, les bavards professionnels, les fidélités jurées à Marine, les abrutis qui n'ont rien vu venir et qui maintenant expliquent tout. On boit un verre, on propose un café, on passe un coup de fil à son mec, à sa femme, on répercute les dernières nouvelles, il parait qu'ils augmentent la CSG pour les retraités au-dessus de 3000€. Qui c'est qui gagne 3000€ de retraite ici? Mais non, t'as rien compris! De toute façon, on ne lâche rien, on ira jusqu'au bout. Basta! Et, tu sais quoi, il paraît que Macron a vendu la France au Maroc, qu'est-ce que ça veut dire? Et voici que le regard change sur le monde, sur tout le monde. Sur le changement climatique, les riches, les gendarmes, les bagnoles qui passent, les zozos affolés qui pérorent à tour d'émissions sur ce qu'on trame dans nos caboches de gilets jaunes. On se surprend à énoncer les conditions permettant que l'on discute avec le gouvernement. On regrette la casse à Paris, c'était pas des gilets jaunes, ça, enfin, disons, pas les mêmes… on s'écoute à condition de ne pas trop en dire, on entend les autres à condition que ça ne dépasse pas vraiment l'hexagone. Moi j'étais à Paris samedi, on était assis à rien faire quand les CRS nous ont fondu dessus à coups de matraque; j'ai rien contre la police, mais ça m'a donné la rage. On lâche son idée, on écoute les autres et on infléchit son point de vue, on devient un anonyme parmi les gilets jaunes devenus si visibles. Venez voir ce que j'ai mis derrière ma voiture, c'est Macron qui s'énerve, je m'amuse à faire des auto-collants le soir. On se sent enfin devenir citoyens. On prend en main le destin de ce pays. Oui, nous sommes écologistes car nous avons des enfants, et oui nous sommes des Français car c'est ici que nous habitons; nous voulons vivre dignement, point barre! Macron, il peut pas comprendre, c'est un enfant gâté, il panique. Et les jobards qui se sont battus pour exercer le pouvoir ne font rien pour réduire les inégalités ni pour sauver la planète. Plus la turbulence virevolte et plus grandes les chances de biffurquer vers un ailleurs radical. On est des gentils, nous, pas des casseurs, on est des gentils, on n'en veut à personne. Mais nous méritons mieux que les grenades qu'on nous balance et les leçons de morale de la part de gens qui ignorent tout de la vie dans ce pays. En attendant, on jubile de vivre.

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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