L'incertitude



Avions-nous besoin de dix mille morts pour retrouver la joie du ciel bleu, pour découvrir le silence des rues et le chant des mésanges? Aux premiers jours du confinement, j'ai été submergé par une vague d'exaltation face à l'ouverture des possibles: le présent disponible à toutes les inventions, des amitiés tentantes, des découvertes excitantes. Je voyais s'effriter devant moi dans les discours des professionnels et les rapports de journalistes, les préjugés et les idées rances sur le sens de la politique, les choses qui comptent, les émotions intimes, ce qui nous est propre, qui et quoi nous est cher. J'ai vu nos chefs à plumes hagards et nos maîtres à penser cois. Je n'en croyais pas mes sens. C'était un plaisir nouveau. Depuis, du Printemps de Bourges aux Jeux Olympiques, toute célébration est annulée. Les villes d'Europe sont fermées pour pandémie, autoroutes désertes, aéroports vides, usines transies. Le monde est en berne. Avions-nous besoin de ne plus entendre ce tintamare pour nommer le monde ? Certes nous ne pouvons nous mouvoir et la mort rode.  Mais qu'est-ce qui nous manque depuis que le rideau est tombé? Regardons-nous bien: avions-nous besoin des bagnoles qui nous étouffent, des nourritures empoisonnées, des Rafales dans le ciel, de tant de bombes sous le même ciel? Avions-nous besoin de pareille fantasia culturelle, de frénétique vitesse, de ce bastringue d'objets, d'institutions et d'écrans lumineux? Je ne change pas de sujet ni n'altère mon point de vue, mais lorsque je fais le compte de ce qu'il nous reste à faire pour éviter le retour aux pratiques d'avant Corona, les bras m'en tombent. Je sais qu'ils sont déjà aux aguêts, prêts à réinvestir, à sonner les trompettes du retour au travail. Reconstruire, ils ne pensent qu'à ça. Pour l'instant ces grands messieurs-dames ne sont que générosité et encouragements. On sourit. C'est par dessous la photo que ça se déglingue. Le tiers de l'humanité est aujourd'hui en pause. En Italie, le nombre des morts quotidiens commence à peine à décroître laissant le pays vivant mais tétanisé. Lorsque je vois le gentil Mexicain Amlo serrer des paluches d'une foule en suggérant que tout va bien, j'ai l'impression d'un viel acteur cinglé. C'est peut-être moi, le cinglé. Il y en a partout. En Chine, on se prépare à une possible seconde attaque de covid qui confirmerait la maîtrise sans rival de ce pays devenu dominateur. En France, les caissières payées au smic travaillent toute la journée sans se plaindre, sans masque ni gants sous le souffle des clients. Je retiens pour l'instant de cet épisode, que nous abordons enfin la rive d'incertitude que nous cherchions depuis longtemps. C'est bon, on a compris. Déjà on ne sait rien de ce que nous réserve ce virus. Les grands toubibs à qui l'on pose la question mettent trois secondes à la comprendre tant ils sont surpris qu'on la leur rappelle, avant de lâcher que, de ce virus, écoutez-moi bien, on ne sait rien. Disons, pas grand chose. Aujourd'hui on ne peut rien dire de ses réactions à un médoc, de sa capacité à muter, de sa réactivité dans le temps, des raisons de son comportement vis-à-vis des enfants, des vieux, des autres vivants. Il peut s'éteindre par épuisement, ce virus, comme le Sras de 2003; traîner un peu avant de disparaître comme celui d'Ebola; s'incruster dans la vie quotidienne comme le Vih. Il peut régler en trois ans la question embarrassante de la surpopulation par une sévère division de l'espèce humaine, victoire à qui s'en lave les mains. Il peut renverser les relations entre nations guerrières de sorte à obliger nos petits-enfants à parler mandarin. Il peut disparaître après trois petits tour et puis s'en vont pour ne jamais revenir. D'ailleurs il n'y a pas que du virus qu'on ne sait rien. Mis à part les scientifiques, les humains qui croyaient tout savoir du monde découvrent au détour de la tragédie que, dès qu'on sort de l'ornière, on ne sait rien. Ça beugue de partout. Cependant l'incertitude aiguise les sens et développe l'attention. Elle nous rapprochera de nos amis animaux et végétaux, l'incertitude. Elle nous rendra un bon sens dont nous avions perdu la trace. Elle réveillera notre imagination bridée par tant de batailles perdues. Elle nous fera jouir de surprises jour après jour. Elle nous aidera à résister. Elle nous réservera des déconvenues et des douleurs qui se lisent déjà dans nos rêves et les commentaires fulgurants de certains de ces samouraï de l'ordinaire qui meurent sans regarder en arrière. Manu Dibango est mort. Z. a été touchée mais s'en est sortie. La dame de ménage dans l'immeuble de M. est testée positive. Les hôpitaux d'Idleb ont éclaté dous les bombes. Des bambins de trois ans transportent le virus qui cherche les vieux pour les remercier d'être venus jusqu'ici. L'incertitude s'est glissée dans les plis du temps, dans nos amours, dans l'émergence du monde nouveau. Jamais je n'ai autant parlé à mes proches au téléphone. On se réconforte, on ri aux larmes, on s'interroge ensemble, on émet des hypothèses qui s'évanouissent dans la journée, on se tracasse pour ceux dont on n'entend pas la voix. Chaque jour est différent, le bout du tunel semble inaccessible, tout arrive à la fois et rien ne se passe comme attendu. Enfin, maintenant qu'on y est on va rester jusqu'au bout. Soit dit en passant, ne serait-ce que pour comprendre la suite, on devrait tous apprendre à parler Covid. 




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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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