La mer monte


Le même jour de début juin. A Ispagnac, nous rapporte le Midi Libre, un restaurant tenu par un homme au nom polonais et une femme au patronyme maghrébin est mis à sac et tagué de Dégage sale arabe! Dans un vide-grenier du midi dit rouge, je vois en vente sous la pinède, une bibliothèque entière de livres nazis comprenant une vie de Hitler, une biographie de Magda Goebbels, des livres sur l'histoire du IIIe Reich et sur l'Italie mussolinienne en pagaïe. Dans le café d'une ville voisine, un homme de la quarantaine, dans une colère surjouée, parle d'une femme en la mentionnant bruyamment comme "la ménopausée". Chaque jour d'infimes signes annoncent la montée d'un sentiment d'exaspération contre les étrangers, les Juifs, les homosexuels, les femmes libres, les autres. Je lis cependant Giorgio Bassani racontant la montée perceptible du fascisme dans les années 1930 de la même manière: à petits pas, à petits mots, à coup d'insinuations presqu'amicales, de gestes des paupières lestés de sous-entendus, de sourires connivents. Nous entendons partout cette même rumeur qui sème la discorde, nous la lisons partout. Une rumeur émaillée de mots altérés et de boniments énormes. La rumeur de l'été 2019 évoque avec une complaisance fanfaronne populismes, nationalismes, droite patriote, fondamentalismes. Je ne sais comment nommer autrement que comme des fiéfés salopards ces gens qui prennent le devant de la scène: ces groupes, ces partis, ces religieux, ces jacasseurs qui nous attendent bourrés de certitudes et de fantasmes d'extermination en Inde, au Brésil, aux Etats Unis, en France, en Italie, en Turquie, en Chine. Ceux-là qui pérorent à la télévision, qui écrivent des articles bourrés de mensonges, qui se placent mine de rien dans le sillage de l'excitation majeure, ceux-là n'iront pas se poisser les mains dans les sang des autres, ils laisseront faire les nervis en jubilant leur revanche contre les élites mondialisées et leurs fantasmagories partageuses ou écologiques. Chaque jour qui passe la rumeur enfle tandis que nos gestionnaires tétanisés se concentrent à bordées de statistiques sur les arrangements de conseils d'administration, de partis ou ceux de la géopolitique. Pendant ce temps la mer monte, les libellules disparaissents et les poissons digèrent nos sacs en plastoc. Notre XXIe siècle présente quelques chances d'être, pour nous autres humains, le vrai dernier. Ça peut expliquer que certains se crispent sur le mode détestataire qui rappelle les ivresses des années 1930 afin de s'épargner d'y voir. Mais le sursaut de notre instant, il est pour vivre avec d'autres sur ce qu'il nous reste de terre et de saveur poétique plutôt que pour mourrir en chantant à tue tête d'ineptes nostalgies de clochemerle. Sur ce front là la bataille sera gagnée ou perdue, vite fait, vite vu. Il ne se présente guère de compromis entre la haine de soi et la joie de survivre.

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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