Parlons fumette


Rappelons quelques données d'une question simple et pourtant lancinante. La consommation régulière de cannabis altère la mémoire et la concentration, entravant l'étude au collège comme au lycée. Cette consommation rend la conduite automobile dangereuse, encore plus celle d'un deux roues. Enfin cette consommation est fort problématique pour quiconque a des tendances schizoïdes tant elle accroît les douleurs de la maladie. Ces trois bornes devraient contraindre l'usage du cannabis pour les jeunes filles et jeunes gens, suggérant une législation qui en tienne compte et une information précise. Ces limites négligées par l'actuelle crispation punitive, la pénalisation de l'usage du cannabis n'a qu'un effet, celui de permettre à certains fonctionnaires de police de tenir en respect les jeunes des milieux populaires par un chantage bien rodé à l'application sommaire d'une loi imbécile. Policiers, éducateurs, médecins, élus de terrain, sociologues, gendarmes, juges, observateurs des comptes publics et bien d'autres voix le savent et le dénoncent depuis quarante ans sottovoce : la politique répressive française est un échec : la consommation monte et empire, prenant en otage policiers et gamins pour le bénéfice de dealers odieux. Deux commentaires :

Le premier tient à la composition de ce qu'on appelle le shit vendu aux jeunes de la banlieue française. Cette vente échappant à tout contrôle, n'importe quoi lui est, de fait, autorisé. Déjà le marché est ouvert à des gosses de douze ans. Le produit est, par ailleurs, ajouté de paraffine qui lui donne la texture idéale; d'amphétamines qui stimulent les faible effets de substances frelatées; de verre pilé qui lui donnent le brillant caractéristique des bons crus; de henné qui restitue un aspect végétal perdu en cours de route; et de bien d'autres additifs qui échappent aux radars. Tous ces adjuvants représentent un risque gravissime de santé publique pour des ados qui ne demandent qu'à rigoler ensemble.

Le second commentaire commence par ces questions : a-t-on déjà vu, devant le lycée Henry IV à Paris, des agents de police fouillant au corps une paire d'ados attrapés sous un abri-bus, couchés sur une voiture à gyrophare et les bras en l'air ? J'en ai vu souvent dans le 93. Ou encore: a-t-on lu ou entendu un commentaire signalant ce que j'appellerais, par comparaison avec l'art vinicole, l'esthétique gustative ou sociale du cannabis? Depuis que certains pays en ont dépénalisé l'usage, on admet avec des pincettes un usage médical ou "récréatif". Seuls quelques romans, d'Albert Cossery à David Lopez, parfois un addictologue, racontent les pratiques sociales qui lui sont attachées. Pour le reste, les commentaires politiques ou informatifs affichent pour la "fumette" un mépris de granit qui rappelle étrangement celui du racisme culturel.

Le projet gouvernemental de contraventionnaliser la répression ajouterait/ajoutera une couche de de perversité à cette affaire déjà tordue. Les policiers de terrain seront pris au piège d'un petit pouvoir supplémentaire qui augmentera la tension du face-à-face avec les jeunes des cités. Ceux-ci auront une raison de plus de courrir se planquer dans un transformateur électrique en activité. Et la militarisation des réseaux de deal montera d'un cran, ajoutant aux dangers du produit, un aléa financier qui se terminera en règlements de compte. La consommation continuera d'augmenter jusqu'au jour où un personnage politique courageux et honnête, ça a existé en France, renversera la table, dépénalisera la consommation et préviendra de risques réels pour épargner à nos enfants des trajectoires sordides.

Marc Hatzfeld

Cartoon, courtesy of Schorr

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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