Une bonne rasade de fraternité


Un collectif éphémère pour que dure le monde

La scène se déroule entre Nantes et Vannes, dans la Loire Atlantique, terre de longue tradition paysanne et d'investissement associatif, un pays vert de tout ce qui peut verdir, une terre fertile à tous égards. Ces quatre jours, du 23 au 26 septembre 2020 se disent Village d'initiatives locales. Ils sont organisées et surtout définies par un groupe plutôt informel, je dirais volontiers une bande de potes qui animent ce pays depuis des décennies, des paysans, des responsables d'associations sociales ou environnementales, des élus, des gens qui se bougent pour que la terre soit plus belle et bonne à vivre, des femmes et des hommes de tous âges et porteurs d'histoires diverses et singulières qui mêlent la politique et la géographie, l'art à la fête, l'espoir concret aux rêves barjots.

Nous nous trouvons un samedi ensoleillé mais frais, suivant à une cinquantaine, un orchestre de manouches enjazzés conduits par un phénomène vêtu de noir sorti d'un film de Kusturica, un bonhomme truculent qui nous a captés par sa clarinette. Nous traversons avec lui, comme s'il était je joueur de flute de Hamelin, la ferme de l'abbatiale de Saint Gildas des Bois que les sœurs ont mis à notre disposition, nous conversons tout en longeant les serres et les potagers que cultive l'association d'insertion qui fait partie des inviteurs. Nous nous arrêtons sous un noyer en forme de parapluie sous lequel nous attend un comédien assis à une table. Sans pathos et sans quitter un vrai sourire de tristesse, le comédien nous délivre deux contes qui traitent de la géopolitique de l'amour pour l'un ; et pour l'autre, de la mort en exil vue par un enfant.

Une douzaine d'associations ont dressé leur table sous des tentes et informent les participants sur les méthodes de compostage, sur l'intérêt des litières forestières fermentées pour refertiliser des terres asséchées par les abus productivistes, sur la fabrication de nichoirs, le troc de semences, le retour aux variétés anciennes qui résistent aux incertitudes climatiques, sur l'aventure d'une désalinisation d'eau de mer où paysans malgaches et baroudeurs bretons s'entendent pour inventer des pratiques respectueuses entre nord et sud. Nous suivons une forte jument qui nous démontre ses talents et sa disponibilité à contribuer à un monde décarbonné. Nous sommes près de quatre cents visiteurs à déambuler ainsi, à s'interroger, converser avec des inconnus, prendre des notes et des adresses, feuilleter des pages de bouquins ou de revues, par petits groupes, par affinité, au hasard ou cherchant la réponse pertinente à un tracas de l'instant.

Notre-Dame-des-Landes est à deux pas. Saint Nazaire a longtemps irrigué de colères ouvrières une combativité paysanne qui a offert à notre histoire la génération Lambert et la présidence de la Mutualité sociale agricole à la Confédération paysanne, la Conf. " Tous ces paysans ont été biberonnés à la JAC ", me chuchote un ami : la JAC ou le A tient pour agricole et le C pour chrétienne. Il y a eu jusqu'à mille deux cents sœurs dans cette abbatiale et celles qui y vivent aujourd'hui ont mis quatorze hectares de terre arable à la disposition de projets d'insertion. Il n'est pas étonnant que l'inclination de cette population soit radicale, vive et ouverte à la fois. Beaucoup des visiteurs de ce Village des initiatives locales affirment une fierté paysanne et une éthique à la fois bourrue et droite qui fait qu'on sait sur qui compter et vers où l'on cherche à marcher ensemble. J'imagine qu'entre les héritiers des combats cégétistes et les attaches catholiques, sans parler du virage actuel vers l'écologie zadiste, ça doit fritter de temps à autres. Certains élus ne comprennent rien à cette nouvelle façon horizontale de faire de la politique, me dit-on. Mais aujourd'hui, on tend l'oreille et on cherche tous à voir loin.

On apprend. Au cœur de cette rencontre, de savants spécialistes sont venus délivrer la pointe de leur réflexion, de leurs doutes, de leur vision sur ce qui attend la vie dans un monde encore géré par les logiques financières et la concurrence frénétique. Une avocate qui en fait son métier, nous informe sur une tendance montante à défendre les droits de vivants non humains : animaux, fleuves ou forêts. Un cycle de conférences fait converger sur les actualités brûlantes de l'eau, des chercheurs, des journalistes, des responsables associatifs, des techniciens d'agences de l'eau, des élus et des habitants concernés. On apprend ce qui se passe dans d'autres pays, on met ces questions en perspectives, on s'interroge aussi. Un autre jour, ce sont des ingénieurs agronomes et des paysans voisins qui nous expliquent avec des mots simples et des images familières, dans quelle détresse se trouve une planète vivante agressée par des humains maladroits ou cupides et ce que nous pourrions faire pour en sortir sans trop de casse : avec du bon sens, du courage et les quelques solides repères scientifiques que l'on connaît. Une après-midi, nous visitons les expérimentations tentées par l'association qui gère les terres abbatiales, afin de cultiver sans pesticides, sans fertilisants chimiques, mais avec des humains attentifs et audacieux. Je ne suis pas sûr que nous disposions de toutes les réponses, mais beaucoup de questions sont posées, beaucoup d'histoires se confirment en se rencontrant.

Nous sommes en temps de covid, temps d'incertitudes qui s'ajoutent à celles qui portent sur le réchauffement du climat, l'invasion des plastiques et les assassinats en masse de nos voisins arbres, animaux, buissons, insectes, ainsi que tant d'autres vivants. Nous nous croisons dans le vent d'Ouest sur qui nous comptons pour envoler nos inquiétudes et les miasmes de ce virus. Nous tendons l'oreille à un orchestre breton qui fait claquer des mains. Toutes les prestations de ces quelques jours de farfouille politique, éthique et savante, toutes ont été offertes par leurs auteurs. Nous avons bu de la bonne bière et déjeuné des produits de la ferme. Le parti avait été pris de nous retrouver pour une fois entre gens marchant sur le même chemin pour nous conforter, nous consolider, nous réjouir d'être vivants et nous préparer à ce qui vient. " Sans lâcher Liberté et Egalité, ces jours-ci nous avons beaucoup fait dans la Fraternité ! "



Image : avec mes remerciements à Moebius


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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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