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Sur la ligne de crête




Le cadre est une campagne hésitant entre pinède et maquis, une crête haute plantée d’une armée de panneaux solaires et quelques villages feignant de se ressembler, mais différents les uns des autres et fiers de leur singularité. Accroché à l'un des flancs de la crête, une petite bergerie est l'habitat d'un jeune bûcheron, Tom, originaire d'ailleurs, mais né dans le coin. Un homme seul et très entouré à la fois, qui ne répond pas à l'idée qu'on se fait des gens sérieux, arborant carrière gagnante, marmaille et place réservée au cimetière. Je dirais un homme plutôt libre. Nous sommes dans une des régions pauvres de France, mais on n'y vit pas si mal de bois de chauffe et de fromage de chèvre, les paysages sont magnifiques et l'imagination fait le reste. Les chasseur chassent, les jardiniers jardinent, les autres vont au supermarché, on dit qu’un nouveau toubib va s'installer au centre de santé, les très fauchés ont du mal, mais quelques habitudes de partage font la différence.


Comme dans bien des zones négligées d'Europe, les discours identitaires menacent la politique locale d'un repli crispé sur un passé de grandeur fantasmé et sur l’excitation de la violence cathartique. Le parti suprémaciste national a gagné deux des trois sièges de député dans le coin. Tom fait partie de ceux qui parient, à l'inverse, sur la joie partagée et la solidarité. Pendant les années compliquées de pandémie, il invitait jongleurs et musiciens, organisait des fêtes géantes, en rajoutait insolemment sur les occasions de rencontre. Dès la fin des confinements, afin d'aider les habitants à faire face à la nouvelle cherté de l'existence, il a mis en place des marchés de plein vent animés par des maraîchers et autres producteurs locaux. On y trouve des fruits et des légumes, des fromages, des patés et des huitres, des bonnes choses à boire et à manger, souvent de la musique et du café.


Dans un village, comme dans un quartier, tout le monde se connaît, chacun sait qui fait quoi, qui dit quoi, qui vit de quoi, qui se retrouve avec qui pour se congratuler de ses pensées et de ses gestes. Entre les inconstances du climat, les images d'une guerre proche et les attitudes covid, les occasions de postures antagonistes se sont multipliées. Un soir de fin de saison bien arosée comme c'est l'usage, une bande de garçons d'un village cherchait peut-être à faire un coup super sympa. Une douzaine d'entre eux montèrent en quads à l'assaut de la bergerie sous la crête aux panneaux solaires. Ils défoncèrent la porte de Tom, cassèrent ce qui leur tombait sous la main, le menacèrent de mort juste pour rigoler, emportèrent ce qui pourrait leur servir et partirent en hurlant de nouvelles imprécations. Ils assurèrent cette brillante opération nocturne chez un autre homme habitant un village proche avec sa compagne, cassèrent ce qu'il purent, menacèrent derechef et filèrent sans trop d’explications.


Le lendemain était jour de marché. Je rencontre Tom sonné. Il connaît chacun de ceux qui l'ont agressé, ils ont étudié dans les mêmes classes des mêmes écoles. Ils ont partagé des jeux de garnements et des goûters d'anniversaires. À sa demande de conseil, je l'encourage à porter plainte tout de suite, sans quoi ils reviendront. Impossible, répond-il. Au moins déposer une main courante alors…? Tout aussi impossible. Mais pourquoi ? C'est que, tu vois, les gendarmes et ces zigotos se connaissent bien. Quand les bleus ont besoin d'une info, c'est eux qu'ils vont voir. Les uns comme les autres sont chasseurs, ils sont armés, ils votent pareil, jouent du même vocabulaire pour parler des gens différents, regardent les mêmes émissions à la télé, font les mêmes blagues au même moment. Impensable !


L'homme qui a été agressé au village a déménagé sur le champ, sa compagne ne voulait pas passer une nuit de plus dans leur maison. Pour le reste, la vie a repris comme si de rien n'était. Tom est resté dans sa bergerie accrochée à la crête. Tout le monde sait et personne ne moufte. On retient son souffle, les paris se prennent en catimini. Personne n'a rien vu. Les marchés continuent d’attirer une clientèle joyeuse. Les gendarmes patrouillent d'un village à l'autre à bord de leur voiture bleue, saluant de la main les copains qui leur répondent. La récolte de lait de chèvre a été bonne, dit-on, on congèlera le caillé. Les rades de village reçoivent les mêmes habitués, café au lait le matin, poulet-frites à midi, apéro vers 18h et puis dîner abondant, gai et mélangé entre gens qui font mine d'ignorer ce que veut dire cette castagne et encore plus ce qu'il en sortira. On soupçonne que les bagarreurs n'en resteront pas à des bris de vaisselle. Tom est chez lui ici. Les autres aussi. Que se passera-t-il lorsque les digues de la décence auront cédé devant la monté du suprémacisme déguisé bon enfant ? En Ukraine la guerre se tend, de se chauffer chez soi coûte désormais un bras, une fois encore il n'a pas plu de l'été, une nostalgique de Mussolini a gagné les élections en Italie, même la sainte Suède a craqué. Vous croyez que ça n'a rien à voir ? Chacun retient son souffle, on verra, on attend la suite.

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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