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Qui a parlé de bordel ?




J’ai manifesté le 7 février contre le projet de transformation du régime de retraite dans un village de 130 habitants. Nous étions à peu près le même nombre à défiler, une petite centaine, femmes et hommes de tous âges et toutes conditions venus de plusieurs bleds environnants. Nous avons traversé le village sous une pluie intermittente, l’atmosphère était joviale, insolente et les conversations alertes. Certains assuraient qu’ils n’étaient pas là pour les seules retraites et que bien d’autres questions étaient en jeu comme le sens du travail, les règles de la démocratie, le prix de l’essence et l’espoir de choisir son taf. Une tentative pour chanter Bella ciao, une autre pour Le temps des cerises, une dernière pour L’internationale. Un slogan suggérait, « Macron si tu savais où on s’la met ta retraite… » et ainsi de suite. Un trompettiste trompettait, des cornes de chasseurs sonnaient, beaucoup de gens se retrouvaient et les conversations allaient bon train. Après une heure, nous avons été reçus dans le foyer rural, plusieurs élus assuraient la manif de leur présence et une association locale servait du vin chaud et des crêpes fourrées. Les conversations tournaient maintenant autour des chances de la mobilisation, de l’histoire de ces protestations et de l’arrogance des donneurs de leçons. Mais bifurquaient aussi sur l’attente d’un repos heureux et en bonne santé, sur l’épuisement des corps dans certaines carrières, sur l’injustice des conditions d’existence devenues insupportables. Une pancarte disait : « pour les riches des couilles en or, pour les pauvres, des nouilles encore ! » Dans les regards, pas de dépit, plutôt un résiduel d’espoir. C’est cet espoir que la macronie veut briser.


Il me semble avoir entendu un ministre suggérer qu’il fallait éviter de bordéliser la France. L’expression m’a plu. Elle m’a rappelé celle d’un célèbre président, statue vivante, dénonçant la « chienlit » avec la même légèreté. Avait-il compris lui aussi ? C’est que, dans ce pays, les gens adhèrent à l’ordre et la tradition tant qu’il est question d’image. Mais s’il s’agit de politique, on veut débattre, discuter, échanger, s’informer et le dire. L’agora est au café d’en face. Et s’ils ne veulent pas, on criera dans la rue jusqu’à ce qu’on nous apporte des têtes nouvelles. Réveil. La multitude de ce pays sait que les choses n’y changent jamais sans une dose de pagaïe. À défaut de chienlit, bordel, pagaïe, foutoir, l’ordre des gestionnaires, menteurs et nantis s’installe et abuse de privilèges. On sent d’ailleurs que, d’une affaire classée à la suivante, les privilèges sont encastrés dans les habitudes de pouvoir. Le clan des 5 % fait juste ce qu’il veut. Les 95 % savent qu’en cas de pagaïe, les vrais pauvres auront faim, peur, mal ; ils déprimeront. Ils se déchireront. Mais, après la droite bête et la gauche molle, la macronie perverse veut nous tuer tous à l’espoir et à la dignité. Lorsqu’une population n’a ni espoir d’un demain ouvert ni l’impression d’une justice décente, rien ne l’incite à se lever le matin pour bosser, faire ses course, téléphoner à ses amis. Elle n’a goût à rien. La surdité des 5 % à ce que les trimards ont vécu récemment, covid, posts-covid, inflation, menaces guerrières, malbouffe et extinction finale, donne la rage. La rage monte. C’est pourquoi ils paniquent du bordel, les gens de pouvoir.


Des experts en costards bleu nuit et des bonnes élèves en tailleurs rouge pédagogisent depuis des lustres que vous n’avez rien compris, « les enfants », faute d’ordre financier la France est nue. Tandis que les gens de ce pays parlent politique, ils assènent des chiffres de boutiquiers. Ils sont droit dans les bottes de leur savoir énarchique. Leurs bretelles sont d’acier, leur regard tourné sur eux mêmes. Ils ne sont jamais sortis de chez eux. Ils ne savent rien du risque, rien de la débrouille, rien de l’odeur d’une prairie après la pluie. Certains passent leur existence à magouiller leur carrière et leurs villas avec piscine. Ils n’ont pas idée des effets du productivisme sur les corps humains. Ils n’ont pas pensé aux effets de l’arrivée au pouvoir des suprémacistes. Ils ne connaissent que la statistique et la matraque. Ils bordélisent le pays par amateurisme. Sans doute, après tout, savent-ils que c’est la seule chance qu’a ce pays de se réformer. Tout ça signalerait-il un début de foutoir salutaire ?

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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