Merci, on a déjà donné




Je suis étonné que certains fassent la fine bouche à l'idée d'aller voter dimanche 24 avril. Car il ne s'agit pas d'un vote en finasserie tactique mais, enfin, d'un choix de conviction. Je pense que l'arrivée d'une équipe de fachos au pouvoir dans notre pays rendrait ses habitants, nous, pauvres et méchants. Peut-être même très pauvres, très méchants et assez cons. C'est sur les effets de quotidienneté d'un tel événement que je voudrais alerter. Je voudrais d'abord insister sur une première conséquence d'un pareil choix collectif, c'est ce qui arriverait à certains de nos amis ou voisins différents. Imaginez-vous portant un de ces noms difficiles à prononcer, coloré de peau, affecté d'un handicap visible, épris d'une insolente liberté de geste et de parole, suffisamment effronté pour assumer votre singularité. Maintenant, imaginez-vous entrant dans un rade ordinaire pour commander un café au bar. Imaginez-vous en besoin de logement au centre ville ou en HLM. Imaginez-vous cherchant un taf qui ne soit pas humiliant car vous êtes fier et plein d'idées. Cet autre, c'est vous vraiment, c'est chacun de nous. Chaque fois qu'un propos anti étranger, anti coloré, anti différent est prononcé, c'est de chacun de nous qu'il s'agit. Nous savons l'impatience d'une lâcheté qui dispose de tout le vocabulaire pour faire porter aux autres les difficultés pourtant réelles de leur existence. Maintenant imaginez ce qui pourrait advenir dans ce rade où vous venez d'entrer, un rade de chez vous, de chez nous. Après tout ce que nous avons entendu de la confusion entre immigration, délinquance et terrorisme, après les promesses d'intransigence pénale, de contrôle vestimentaire, de places de prison, de pénétration des méthode de police dans la rue, le boulot et jusque dans l'école, après les sourires tordus et les cajoleries larmoyantes, on peut s'attendre à ce que quiconque le souhaite prenne l'initiative d'appliquer, juste un peu, autour de lui, pas plus, le programme d'extrême droite de la quotidienneté. Chacun dans son coin n'est-il pas le peuple à son niveau ? Ceci n'est pas une prédiction, pas non plus un délire, c'est une haute possibilité au cas de victoire de la droite extrême. Dans les jours, les semaines, les années qui s'ensuivront, que fera la justice avec ceux qui se jugent légitimes à casser du pas-pareil, du bronzé, des gens aux noms et prénoms bizarres au nom de cette foutaise de grand remplacement ? L'identification de maman chatons-pleurniche à ce qu'elle appelle le peuple est réversible. Chacun serait habilité à appliquer la peur et la détestation des autres, en actes, autour de lui. Nous serions la première nation d'Europe depuis le nazisme à diffuser la suprématie blanche, viriliste et chrétienne dans la population. Si les fachos gagnaient ce match spectacle, dès la frontière nationale passée, nous serions confrontés à la honte de faire partie d'une population mesquine, peureuse, donneuse de leçons, prétentieuse et profondément idiote. On nous demanderait des comptes jusqu'à notre mort et bien au-delà. Nous serions interpelés par des inconnus qui nous jugeraient responsables de bien des catastrophes sociales, environnementales, militaires, culturelles et notamment émotionnelles. Ils auraient plutôt raison d'ailleurs mais, à la longue ça mortifie, la honte, au point de décupler la haine et la bêtise. On pourrait s'attendre à tout dès l'instant où vous entreriez dans ce rade où vous étiez chez vous jusqu'alors. Je ne parle ni de géopolitique, ni de constitutionnalité, ni de pagaille économique. Je parle de délations de voisinage, de mouchardage de cour d'école, de zèle administratif discret, de viols impunis, d'insultes beauf sur le trottoir, de replis rabougris sur soi. Je parle de vie de quartier, de boulot, de famille. Le vote de dimanche 24 ne présente pas le choix entre un techno autiste et une suprémaciste incompétente. Il demande de trancher entre le débat vers un incertain rêve de démocratie et la certitude d'une féroce violence de la banalité qui demanderait trois siècles pour s'effacer.


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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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