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Le racisme et la terreur banale



Bien sûr il est imbécile de casser des écoles, des mairies, des autobus, des centres sociaux et tant d’instruments du service public et de l’Etat symbolique. De même est-il honteux de chaparder des commerçants ou des locataires qui n’y sont pour rien. Brûler des voitures dont nombreuses sont celles de voisins ou d’amis ne tient pas debout. Mais il est vain d’attendre une rationalité dans les gestes de l’émeute, on n’en trouvera pas. On ne trouvera pas plus de projet politique astucieux construit sur un mode partagé. Ce qui explose régulièrement dans les banlieues populaires de France est une révolte, pas l’application d’un programme. Faute de le comprendre, on s’expose à ce que cette révolte une fois encore ignorée, reprenne dans un an ou dans vingt, avec une rage renouvelée. Car c’est de rage qu’il s’agit. Cette rage est à la convergence de plusieurs mouvements de fond de la société française.

Le premier mouvement, massif, grossier, violent est un racisme ouvert, assumé par une bonne part du personnel politique et une fraction indécise mais croissante de la population, un racisme qui se manifeste, depuis le principe de préférence nationale des Le Pen jusqu’au délire de grand remplacement d’Eric Zemmour. Le racisme a contaminé presque tout le spectre de la droite. Eric Ciotti qui représente un parti dit de gouvernement écrit sur Twitter le 3 juillet qu’« il ne faut rien céder face à ces barbares. » Il en rajoute le lendemain en dénonçant les dégâts de l’immigration de masse, en réclamant la déchéance de nationalité aux émeutiers binationaux. Cette extravagance grignote le centre macroniste dans une confusion de l’étranger, de l’immigré, du délinquant et du terroriste potentiel. La cagnotte de soutien au policier mis en examen a été lancée avant que soit enterré le corps de la victime. Le corps d’un garçon vraisemblablement tiré à bout portant tandis que ses mains reposaient sur son volant. « Nous ne laisserons rien passer, nous serons à côté des maires » a affirmé la Première ministre. Le ministre de l’économie a été prié par le chef de l’Etat de recevoir les commerçants et restaurateurs. Cependant pas un mot n’a été prononcé à l’attention de la famille de Nahel, pas un mot pour Nahel, bel et bien mort. Encore moins pour assumer la responsabilité de l’Etat à travers le geste d’un de ses agents de terrain. La France qui se fanfaronne pays des droits humains est plus célèbre dans le monde contemporain pour accomplir sans embarras les arrestations au faciès et pour les trop fréquentes éructations à mémoire colonialiste de fonctionnaires en charge de la paix sociale. Ces mots ne sont pas une charge contre la police, mais contre la politique du maintien de l'ordre. Les habitants des quartiers populaires qui entendent, reçoivent, supportent ce racisme ruisselant n'en peuvent plus d'humiliation. Ils en retirent l'impression de ne pas être des Français comme les autres, d'être en trop dans la rue, dans les écoles, dans les quartiers.

Le second mouvement est une pratique de gestion de l’ordre fondée sur une procédure qui, hormis la France, n’existe que dans les dictatures de long cours. C’est l’idée que, afin de maintenir l’ordre, il faut faire peur ou même très peur. D’abord on cogne, ensuite on voit. Cette procédure renversée est celle d’un ministère deve-

nu celui de l’ordre au détriment de la paix sociale. Dès le premier jour de l’émeute, des voix nombreuses ont appelé à l’état d’urgence. Le déploiement policier a tenté de couvrir chaque recoin du territoire. D’une façon générale on privilégie, contre l’avis des officiers de police, médecins, élus de terrain et travailleurs sociaux, la ré- pression à la prévention des risques. En matière de banditisme, de sécurité routière, de règles scolaires ou de voisinage, il en est de même. D’abord on cogne, ensuite on voit : les lois et règlements sécuritaires s’embrouillent dans un bégaiement hagard qui avoue la ringardise de cette procédure dégondée. Les policiers sont à bout de souffle tandis que leur face-à-face avec les jeunes de milieux populaires est aussi sourd que brutal. Les gens des quartiers en comprennent qu'ils sont punis avant d'être regardés, considérés, compris, estimés. Otages de la surenchère des discours d'ordre total, ils n'en peuvent plus d'être traités comme des fauteurs de désordre. Les travailleurs sociaux qui ont été nuit et jour sur la ligne de front pour limiter les dégats de la révolte de même que les parents des jeunes émeutiers qui on fait, pour la plupart, tout ce qu'ils pouvaient pour retenir les adolescents en colère n'ont pas été entendus, pas même écoutés.

Il n’est resté pour les habitants des cités populaires qu’un repli hors du temps, aussi fier qu’irritant de ses outrances. Pendant ces décennies de médiocrité gouvernementale, les méprisés de la République se sont drapés dans une attitude frondeuse exprimée dans les gestes provocateurs d’un islam contrefait et du petit banditisme de survie. L’un et l’autre ont grandi sans mesure ni contrôle. Devant l’obstination de la bien-pensance, de la mauvaise foi et du racisme, la rage de 2023 reprend celle des génération précédentes. On va mettre en scène notre dépit par la fureur qui nous déborde, vous allez voir ça. Ce geste est tout-à-fait désespéré. Il n’a pas plus de futur que les jeunes eux-mêmes.

Pourtant, lorsqu’on rembobine le film de ces décennies perdues, on ne peut que penser aux probables mensonges qui ont conduit, après chaque mort de conducteur basané non filmé, à un autre mort. On pense à la quantité astronomique de grenades lancées à Sainte Soline et à la militarisation des vagues de répression à ND des Landes ou ailleurs. On pense à la prétention de celui qui promet le karcher aux habitants, à celui qui parle de fraude sociale et si peu de fraude fiscale. On pense aux courses-poursuite pour 2 grammes de mauvais kif dans une poche, au tutoiement fréquent, aux insinuations vulgaires. Aujourd’hui ce sont les jeunes des cités qui enragent. Les gilets jaunes ne sont pas loin. La génération Thunberg, qui se sait condamnée par la mort annoncée du vivant, arrive au seuil de l’action avec la fureur des jeunes privés d’insouciance et de joie. La rage devant l’injustice est aveugle : on ne peut demander à celui qu’une juste indignation étreint, de se calmer, s’il te plaît, allez, sois raisonnable, c’est pas si grave ! Ce texte ne défend pas les expressions destructrices de la colère. Pour celles-ci il est trop tard. Il faudra payer le prix de l’incompétence, de la haine de l’autre et de l’hypocrisie. Mais il faudra surtout, un jour, tenter d’en éradiquer les causes incrustées dans l’ordinaire des mots, des actes et des jours.

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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