Le grand décentrement





La première difficulté à laquelle on se heurte dans la tentative de fonder une politique du vivant est celle de l'échelle ou de l'espace ou encore du sujet central de cette politique. Jusqu'à présent, pour des raisons que nous avons perdu l'habitude d'interroger, les humains se sentaient les auteurs exclusifs de la politique, étant implicitement admis que celle-ci concernait les autres vivants. De fait et sans en avoir posé le principe, les humains en étaient par une négligeance à demi consciente, les seuls bénéficiaires. Les autres vivants, végétaux et animaux, étaient réduits à choses utiles, consommables ou distrayantes. Hors champ de la gestion de la terre. Maintenant qu'ils constatent avec stupeur leur responsabilité dans la déterioration d'un habitat qu'ils partagent avec les autres vivants, les humains sont invités par un malaise de dernière minute à partager, à faire avec, à voir aussi à travers ces autres, à négocier surtout. Il s'agit de se décentrer.

La question environnementale posée par le risque d'extinction de masse relègue à la marge les questions strictement humaines. Rien ne peut plus être envisagé à cette échelle devenue minuscule. Les effets de la démesure humaine se sont imposés par leur urgence comme des question directrices, celles dont les autres dépendent. L'exploitation des humains entre eux, la guerre ou la paix, des questions aussi vives que celle des inégalités, de la violence, de la faim n'en disparaissent pas pour autant. Aussi urgentes et importantes que celle de l'environnement, elles deviennent cependant techniquement subalternes. Elles ne demandent pas que l'on nettoie au préalable la question environnementale mais, par un effet de sauve-qui-peut, celle-ci a avalé les autres. Les relations femmes-hommes, la marchandisation de la santé, de la justice ou de l'éducation, les relations nord-sud, les inégalités et toutes les autres ont changé d'amplitude, d'échelle et même d'objet. La question qui s'adresse à nous, celle de rectifier une trajectoire mettant en danger de disparition une part du vivant englobe tout le vivant et demande la contribution de tout le vivant. C'est le grand décentrement, il est total et global. Depuis près d'un demi-siècle, le pivot du politique se déplace. Il n'est plus l'humain, mais le vivant. Peut-être même davantage.

Le passage de l'espace humain exclusif à celui du vivant global bouleverse la nature de ce qu'on appelait politique. Dans les figures de l'exploitation, de la guerre ou du pillage, du partage ou de l'échange, on sait et on voit l'autre. On le connaît, on lui parle, on le méprise, l'admire et le désire tout à la fois. Dès lors que l'on envisage tout le vivant ou une grande part de celui-ci, on n'embrasse pas ce tout d'un même regard. L'autre de l'altérité vivante est trop vaste, trop complexe, trop inconnu. On ne sait pas voir dans la forêt, dans la meute de loups, dans le virus Ebola, dans l'écosystème souterrain ou celui des profondeurs sous-marines, chez les moustiques, les lichens ou les bovins, on ne sait pas voir des sujets de la politique. Ça semble illisible.

Il s'agit pourtant, pour les humains, de prendre en compte ces autres vivants comme les sujets d'un espace politique sur lequel seuls les humains agissent. Nous savons que les abeilles sont indispensables à la culture des aliments dont ont besoin les humains. Bon. On fera attention aux abeilles, on négociera avec elles. Le microbiote aussi. C'est plus compliqué, mais c'est grave, on prendra garde à ne pas abîmer les variétés de notre microbiote. Gare aux antibiotiques. Et puis chaque journée nous fait découvrir à quel point nous dépendons des autres espèces vivantes comme autant de sujets de la chose commune et dans la chose commune. Charles Darwin nous avait conté comment les vers de terre produisent l'humus qui nous permet de cultiver ce que nous mangeons. Nous savons que les chiens nous aident depuis des milliers d'années, que les mésanges bleues nous débarrassent des chenilles invasives, que les céréales nous nourrissent, que nous dépendons de mille autres espèces qui dépendent réciproquement de nous ainsi que d'autres que nous ne connaissons même pas.

À condition de rêver un peu, nous imaginons même que, vu de loin, nous sommes un seul et même organisme intégré et solidaire, on appelle ça l'approche holistique du vivant. L'horizon s'ouvre. Déjà l'expression d'écosystème est entrée dans les débats et les conversations journalistiques, mais reste encore floue. Il nous faudra apprendre à prendre en considération un écosystème à échelles, acteurs et rythmes divers. Cet organisme global est à la fois concurrent et collaboratif, tout en restant un. Il se déplace sans arrêt, se modifie, s'adapte, mais reste un et y tient. Nous ne sommes qu'un. C'est en tant qu'un, unique et solidaire que nous transformons l'énergie solaire en une combustion originale que nous appelons la vie. Au-delà de cette vision poétique et scientifique, il nous faut transformer la conscience de la vie dans une attitude politique, c'est-à-dire de choix, de décisions, de vision.

La politique devient l'art de réfléchir, de sentir et d'agir à une échelle incommensurable avec celle des humains, fussent-il, trois, huit ou quinze milliards. Non seulement nous n'avons jamais appris à raisonner à cette échelle, mais nous ne disposons ni des connaissances pour le faire ni des images ou des mots pour le voir. Nous ne savons même pas comment les autres vivants perçoivent cette affaire climatique ou d'extermination de masse, de quelle façon ils sentent la place des humains dans ce déséquilibre. Nous savons si peu de choses sur les autres vivants. Certains d'entre nous se demandent encore s'ils ont des émotions, des désirs, des modes d'apprentissage autre qu'instinctifs, des intentions. Nous ignorons s'ils nous considèrent comme des salopards, des brutes, des protecteurs, des imbéciles ou des passagers importuns. Comment donc les prendre en compte dans nos choix politiques ? Comment opérer le grand décentrement de la politique ? Par où commencer ?

Si la conscience d'une âme commune a parfois permis de prendre en compte l'idée même d'humanité, on doit reconnaître que, dans les cultures qui prétendaient parler au nom de l'humanité, on s'est empressé de nier l'âme des proches. L'âme des femmes a été sérieusement discutée. Négliger de voir une âme chez les Amérindiens comme chez les Africains a autorisé à piller, violer, esclavagiser les uns comme les autres. Ce sont elles et eux, femmes, Amérindiens, hors-caste, prolétaires, chômeurs qui ont posé la question d'une humanité solidaire. Maintenant, il s'agit de faire âme commune ou solidarité obligée avec tout le vivant. Carrément. Comment admettrait-on de reconnaître une âme commune aux humains et aux virus, aux cancrelats, aux orties, aux champignons, aux araignées et aux orchidées. Sans compter que nous ne savons pas si les rivières et les montagnes ne partagent pas cette âme commune. Cette affaire dépend d'un bouleversement mental qui demande des générations, des siècles, des secousses violentes, des efforts d'imagination et des ajustements formidables tandis que nous avons, paraît-il, à peine trois ou quatre ans pour changer de regard.

Ce grand décentrement n'a de sens et de chance de nous éclairer qu'à la condition de bouleverser les appareils de la politique recentrée dès lors sur le vivant global. Ce que nous appelons démocratie changera d'échelle, de temporalités, de langage, de symbolique, de rites. Notre concept de justice prendra en compte des sujet de droit qui ne disposent pas de la parole ou avec lesquels la conversation est malaisée, végétaux, poissons, bactéries, coraux ou champignons. Il nous faut prendre en compte non les seuls humains que nous sommes, mais le vivant total et global dans nos politiques énergétiques, urbaines, éducatives, commerciales, démographiques, dans notre rapport à la terre, à l'espace, à l'autre, à l'histoire, dans l'idée du partage, du respect, du plaisir, de la peur et de l'espoir. Il nous faut en débattre, mettre en question ce qui allait jusqu'alors de soi, l'humanisme et les croyances dans la suprématie des humains. Sur chaque question qui fait partie de notre univers sensible et relationnel, il nous faut désormais nous interroger sur ce qu'impliquent les réponses possibles pour le vivant total et global, lui-même divers et contradictoire. Cela implique que chaque décision politique, qu'elle traite d'urbanisme, d'éducation, de défense ou de finance, toute inflexion économique, toute alliance militaire ou internationale intégrera le décentrement comme facteur non pas unique, mais majeur. Certains ne pourrons pas, d'autres ne voudront pas, d'autres regarderont ailleurs. On disputera ferme. Mais le processus du décentrement est en route dans nos représentations et nos images, nos espérances et nos effrois.

Nos idées d'égalité, de considération, de protection, de solidarité s'altèrent déjà perceptiblement au point de nous distancier de notre histoire actuelle, de nos façons de voir et de faire. Nous commençons à nous recentrer. Nous avançons sur ce fil, sans référence historique, sans concepts directeurs, sans complicités fraternelles et sans autre ressource que l'immédiat for intérieur, une vision du dedans de nous, une vision intuitive. Nous ne disposons de rien d'autre, nous ne recevons l'aide de personne. Les divinités, les esprits et les gestes que nous avions dessinés à notre avantage n'offrent qu'un piètre secours. Aucun conseil, aucune consolation, aucune gratitude ne nous attend. Nous sommes seuls face au risque de disparition brutale que nous avons engendré, mais nous sommes aussi solidaires du vivant global et sommés d'inventer avec lui le chemin de notre survie collective. Il y a matière à observer, à échanger, à négocier, à tenter le coup. Ça, c'est une bonne nouvelle, disons une nouvelle excitante. Pour quiconque rêvait d'une belle aventure, héroïque et partageuse, en voici une qui vaut la chandelle.


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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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