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L'heure brûle au rouge




J’ai beau fouiller ma mémoire et chercher dans l’histoire, je ne trouve qu’une constante indéracinable dans les discours et la conduite de la droite extrême, c’est la détestation des autres. Pour ne parler que de notre instant, depuis les ligues des années 1930 jusqu’au RN en passant par les formes littéraires, journalistiques ou les bagarres du GUD et d’Ordre nouveau, les positions des identitaires sur les institutions politiques, les systèmes économiques, les choix de sociétés, le ton des discours, les moments et personnalités symboliques, ces positions ont varié avec les saisons, Elles ont changé comme on change de vêtement avant de rencontrer sa belle-mère. Le seul invariant absolu de cette mouvance très repérable depuis le début du XXe siècle jusqu’à nos jours commence par la peur d’un étranger nommé ou fan- tasmé. Cela devient une haine pour des gens que l’on ne veut pas connaître ; puis l’affirmation de la supériorité d’évidence de ceux qui se considèrent de façon fantaisiste comme légitimes à énoncer la loi entre eux seuls (On est chez nous !). Finalement à jeter dehors (voire plus) ceux qui les dérangent. Ce projet étant aussi sommaire que brutal, il est soit dit comme une évidence indiscutable car indiscutée (la supériorité de la race blanche et chrétienne, l’autorité des hommes), soit argumentée par la répétition de mensonges tellement énormes qu’ils s’imposent (la causalité entre immigration et insécurité, les ca- rences éducatives des pauvres, la barbarie de l’Islam) dans les discours journalistiques et politiques de presque tous les causeurs du vide.


La haine de l’autre revient à l’occasion des bouleversements effrayants qui affectent le vivant et à la crainte de suprémacismes adverses. Elle est en passe de contaminer tout ou partie de sociétés plus ou moins habituées jusqu’alors à l’insouciance, au dialogue et au doute. Elle s’est surtout diffusée chez ceux qui trouvent consolation dans la perspective d’un entre-soi mythique où ils seraient enfin estimés. Ainsi s’est-elle emparée des franges déclassées qui croient aux boniments des réseaux sociaux et de la presse milliardaire de la suprématie. Certains jeunes des banlieues françaises se rêvent soldats d’une intifada qui n’a rien à voir avec leur existence de sous-prolétaires urbains. Certains habitants des bourgs ruraux orphelins de leurs services publics rêvent d’être juste reconnus comme citoyens décents. Les uns comme les autres méritent vraiment mieux. Ils ont été lâchés ou emberlificotés par les professionnels de la parlote rivés sur leurs élections prochaines et absents des terrains arides. Ce qui ressemble, ces jours-ci, à un réveil d’une partie des gens de politique est une très bonne nouvelle.


Le risque du moment est cependant double. Dans sa dimension institutionnelle, on peut attendre n’importe quoi des suprémacistes en matière environnementale, culturelle, éducative, sanitaire, urbaine, territoriale. Ils n’ont pensé ces questions que comme des tac-au-tac efficaces lors de blablas télévisés. Ils s’en fichent tant que la bourse et les voisins leur permettent de jouer leur jeu sordide sans bâtons dans les roues. Et sur le jeu sordide, ils ont des projets qu’ils sortiront en temps voulu comme les nazis ont at- tendu neuf ans au pouvoir avant de mettre en œuvre l’extermination des Tziganes, des handicapés, des homosexuels et des Juifs. C’est alors que les ultra droitiers comptent, comme fantassins empressés, sur les gens ordinaires gavés d’idées simples et ivres de la joie de faire ensemble des saloperies de masse. Ce sont eux sur qui l’on compte pour la mise en œuvre du projet. Ils ont commencé à sortir du bois, il suffit de tendre l’oreille. C’est le deuxième risque et le plus grave car il coupe, sépare, antagonise et ravage une population pour d’incalculables générations. Ce qui arrive aux peuples d’Europe est la réouverture d’une plaie mal fermée. Il serait bon d’en finir.


Afin d’en finir, il est pourtant nécessaire de renommer l’autre, compagnon pour les uns, démon pour les autres. Or cet autre s’est déplacé, il a changé, il change tous les jours tout en restant le même. L’autre est bien sûr le voisin, le différent, le vagabond, le bizarre, le poète, l’étranger dans tous ses états, celui qui nous oblige à inventer de nouvelles façon de partager. Mais nous découvrons à l’occasion d’une menace existentielle portant sur notre habitat commun que l’autre est aussi un nous-même qui comprend ou s’inscrit dans l’ensemble du vivant. Cet intrus en nous-mêmes nous met à risque sévère. Or les suprémacistes du vivant (les humains d’abord) sont les mêmes que ceux de l’identité (les Français d’abord), des forcenés de la démesure comme de la fermeture. Ils sont les obstinés du moi-d’abord. La secousse d’un danger mortel passant par les vieilles lunes des dictatures du siècle passé nous oblige à regarder loin. La réponse sera multiple : sociale, solidaire, militaire, libertaire, artistique, mentale, scientifique mais surtout radicalement vivace.




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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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