Fragile espèce


L'idée d'un âge d'or dans la cohabitation des humains avec les autres vivants est niaise dans ses versions paradisiaques, mais chargée d'une nostalgie qui fait rêver à d'autres façons d'être vivants. Elle offre même peut-être quelques pistes pour les atteindre. Les animaux se nourrissent de vivant, les végétaux jouent des coudes pour gagner la lumière et l'eau, la cohabitation entre vivants balance entre conflit et coopération, notre condition en est parfois violente, souvent jouissive. Pour ce qui est des équilibres entre les humains et les autres, il est cependant vraisemblable que certaines époques ont connu des moments plus sereins. Nous savons que, loin dans leur histoire, les humains ont eu peur des grosses bêtes et ont dû se mettre à l'abri afin de leur échapper. A portée de mémoire humaine, nous reviennent des images de zones vierges de notre empreinte, de prudences craintives à l'égard de prédateurs affamés, d'humilités émouvantes vis-à-vis d'autres espèces. Nous avons su nous tenir à carreau et respecter la terre et ses habitants. Si nous admettons que, depuis l'invention géniale de l'agriculture, les humains se sont carrément imposés dans le paysage, nous comprenons aussi qu'avant-hier, aux temps paléolithiques proches, nous étions une fragile espèce parmi les autres. Ce que nous avons été, nous pourrions le redevenir : une délicate espèce parmi les autres.

Les humains ne sont pas une méchante espèce, cela n'existe pas d'ailleurs. Mais ils sont les victimes d'un succès qui leur revient ces jours-ci au visage comme le rappel d'une menace. Leur malheur qu'ils commencent à peine à comprendre est de ne pas savoir se dépêtrer d'une force conquise sans même qu'elle ait été assortie à un projet de domination. Les hypothèses de la surpuissance des humains sont infinies, mais maintenant que nous y sommes, il faut se la coltiner. En masse comme en nombre ou en expérience du monde, les humains sont touchants d'ingénuité et de vulnérabilité. Mais les effets de leur surpuissance technique et imaginative sont devenus dévastateurs non seulement pour eux, mais pour une partie du vivant qui risque de les aspirer dans un gouffre dont personne ne peut anticiper les traquenards.

L'œil nu en dit plus que bien des calculs : le monde s'enlaidit à en faire tomber les yeux. Les humains se sont multipliés de telle façon qu'ils éliminent d'autres formes de vie dont ils dépendent et qu'ils chérissent. Ils repoussent vers des zones invivables des êtres qui s'y perdent et disparaissent. Ils se multiplient au point de ne plus savoir ni se réguler ni même se supporter. Ils se comportent en contradiction avec leur éthique d'altérité et à leurs désirs de partage et de joie. Ils se haïssent entre eux, s'exploitent sans vergogne, offensant leurs valeurs chères, détruisant les conditions de leur intimité, perdant les repères d'une décence élémentaire. On imagine que la dissémination des humains sur terre, leur multiplication sans limite, leur arrogance nouvelle à l'égard de vivants qui leur ressemblent, leur incapacité à nettoyer leurs déjections sont signes d'un effrayant désarroi. La prédation d'espaces jusqu'alors partagés, l'empoisonnement des sols, les transformations du climat, l'étouffement sous des accumulations de plastique et le saccage des trésors du sous-sol sont signes d'un égarement face à une démesure qu'ils ne savent par quel bout prendre. Malgré notre amour de la beauté et une insatiable curiosité, nous laissons derrière nous un monde d'une laideur à vomir.

Le double problème des humains face aux effets de leur démesure est qu'ils sont à la fois naïfs et lents. Leur naïveté tient à ce qu'ils viennent, justement, à peine d'arriver sur terre. Ils savent mal s'y adapter. Il est même vraisemblable que certains d'entre eux considèrent leur succès comme un signe de supériorité. Supériorité sur les conditions d'habitabilité du monde et sur les autres vivants. Il suffit de lire leurs livres sacrés d'où qu'ils viennent pour comprendre qu'ils croient que la planète leur a été offerte afin qu'ils y ferment les yeux et s'y grattent le nombril. Ni les blattes, ni les fourmis, ni les bactéries, ni les panthères des neiges ne tombent apparemment dans cette illusion. Aucun végétal ne s'y égarerait. Malgré d'incontestables qualités les vivants autres qu'humains n'ambitionnent pas de dominer le monde. Les humains en revanche perdent la tête comme des gosses gâtés, dilapident les réserves de la cave, s'épuisent à l'exploitation les uns par les autres, s'émerveillent de leur bon goût. C'est émouvant, mais usant.

Par ailleurs les humains sont lents à s'adapter aux transformations des choses. D'abord parce que, convaincus d'avoir le ciel avec eux, ils ne conçoivent pas que des limites leur soient imposées. Mais aussi parce que leurs succès tient largement au fait qu'ils demandent du temps pour grandir en sagesse. Il leur faut entre dix et vingt ans avant d'être opérationnels en débrouille de base lorsque n'importe quel oiseau migrateur sait traverser la planète quelques mois après être sorti de l'œuf. Les effets physiques, politiques et philosophiques de notre démesure sont perceptibles depuis près d'un siècle et nous tergiversons encore sur leur réalité comme sur la façon d'en sortir. Nous sommes collectivement empotés, c'est la contrepartie d'un succès fondé sur notre longue et savante éducation.

Les allures d'empotés que donnent les humains tient à ce qu'ils s'accrochent à de vieilles lunes. Ils rechignent à admettre que le centre de gravité de leurs soucis, mais aussi de de leur regard sur le monde et de leurs espoirs a changé. Ce centre de gravité ne se limite plus à eux-mêmes, les humains (il y a peu on disait l'Homme !), mais le vivant, l'ensemble du vivant. Tout nous conduit vers ce basculement sensible. Le droit s'est engagé dans cette transformation, la littérature et la médecine aussi, pas la politique. Même les organisations dont c'est à la fois le sens et le fond de commerce, partis verts ou écologistes, ne parviennent pas à trouver leur vocabulaire, leur imaginaire, leur organisation. Il nous faut nous y faire vite. Ce que nous sentons, vivons, aimons, ce qui nous détermine, nous effraie et nous charme s'est détaché de l'humain exclusif pour se centrer sur le vivant. C'est pourtant une aventure excitante.

A propos
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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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