L'été 19, fureur et chagrin


Le coucou chantait déjà le 15 avril lorsque je suis arrivé dans les Corbières. Très bientôt, le rossignol s'est joint à lui. Pendant deux à trois semaines, le rossignol est resté timide tant il faisait froid, puis il s'est déchaîné en mai et a chanté jusque vers le 20 juin, près de quinze jours en avance sur ses habitudes. J'étais attentif à l'arrivée annoncée de la pyrale du buis, cette ravageuse venue d'Extrême Orient dans un conteneur. J'en avais observé les dégâts dans la demi-montagne comme dans les Pyrénées espagnoles où il laissait des traces de lèpre dans les jardins. J'imaginais le buis tellement à l'aise dans la garrigue qu'il se moquerait des visiteuses voraces. J'avais quand même fait provision de bacille de Thuringe. C'est plus tard que j'ai trouvé l'été bizarre. D'abord, la canicule annoncée s'est révélée modérée en comparaison des nouvelles venues de Paris ou de l'Est de la France. En Emilie Romagne vers mi-juillet, il faisait cagnard. Pas dans le midi français. La radio de début juillet annonçait les inondations à Irkoutsk et celle de fin juillet des feux de forêts géants au Portugal. De retour d'Italie j'ai entendu l'absence des abeilles. Un apiculteur qui avait installé pendant une dizaine d'années ses ruches chez moi avait laissé derrière lui, du premier soleil jusqu'au soir, le délicat vrombissement des butineuses. Ce bruit de fond de garrigue m'enchantait. Cette année, silence. Un ami voisin m'a signalé qu'un matin il avait trouvé des milliers d'abeilles mortes dans sa citerne. Côté guêpes, à peine quelques franc-tireuses, pas de frelons et pas de taons. Sur les délicates tiges de la scabieuses où l'on voyait butiner et copuler un insecte gracieux aux ailes gris métallisé perlées de rouge vif dont le nom m'échappe, les ébats étaient devenus rares. Les scarabées dorés continuaient d'appeler au secours lorsqu'ils s'échouaient sur le dos, dans ma cuisine, incapables de se rétablir et probablement tétanisés par la vélocité des fourmis à courir les croquer vifs. Chaque cigale faisait un potin d'enfer mais, arrivées avec la canicule médiatisée, elles étaient rares. Il parait, en revanche, qu'on en a entendu du côté de Dijon.

Début août, j'ai vu mourrir les premières euphorbes. D'abord les arborescentes, puis les dites petit-cyprès. Je n'en revenais pas. Elles avaient conquis une telle place dans mon jardin que je les croyais acquises aux transformations du climat. Les compagnons blancs comme les vipérines pourtant coriaces ne se sont pas attardés. Du côté des arbres, le genévrier cade faisait grise mine mais résistait. Chez les cyprès, on voyait de temps en temps un fût virant couleur rouille. Ce sont sur les filaires, les seuls arbres osant dépasser les cinq mètres, que l'on a vu apparaître les premières feuilles mortes en abondance. Comme chez les chênes verts qui savent pourtant laisser mourrir une branche afin de sauver l'arbre. Les filaires se sont mis à se dessécher par le tronc. Le jour où un incendie a ravagé huit cents hectares entre Lagrasse et Carcassonne, j'ai vu mon premier buis cramé par la chaleur: passé du rouge à l'orangé, mort féérique annoncée. C'est à ce moment aussi que j'ai constaté que les capricornes tellement ponctuels habituellement, ne montraient pas le nez. De rares libellules montaient du ruisseau tapi au fond de la combe pour chercher plus haut mais en vain l'humidité. A peine montées, les graminées séchaient sur tige les unes après les autres, le temps de lâcher quelques semences pour l'an prochain. Mais surtout les oiseaux, tous les oiseaux. Les martinets n'avaient pas démontré la joie du retour de migration. Ils étaient une douzaine, faisaient trois tours à la tombée du jour avant de filer d'un vol que je présumais apeuré. Même chose pour les hirondelles. Ont-elles disparu pour de bon ou bien ont-elles trouvé des territoires plus accueillants? A propos de territoires accueillants, en passant par les étangs, j'ai aperçu pour la première fois un vol de grues géantes qui tournoyaient comme si elles cherchaient à se loger. En revanche, pas un flamand rose si familier jadis des marais. Peu de rouge-gorges, quelques mésanges, une hupe un soir, plus de geais. Les petits matins sont presque silencieux. L'excitation des derniers rayons du soir annonçant la quiétude de la nuit s'est tue. Plus d'insectes, rien à becqueter. Les aigles viennent faire un tour de temps en temps au dessus des crêtes dénudées ou les mulots et les belettes sont vulnérables. Des corbeaux sont apparus ces jours-ci, pourquoi pas? On se sent glisser vers un étrange désert. L'image de deux degrés de plus, invitant le vivant à migrer doucement vers le nord est illusoire.

Un désordre inconnu s'installe. La rupture est si brutale que je doute qu'on y puisse entrevoir les réactions à adopter. Dans mon potager collectif, je sens que quelques jardiniers si solidaires en parole, rusent pour arroser mine de rien leur carré avec le filet d'eau saumâtre que nous livre le ruisseau devenu pingre. Le chacun-pour-soi menace. Le milliardaire indien Gautam Adani achète du charbon à l'Australie, le brûle en Inde et le vend sous forme d'électricité au Bangladesh qui par ailleurs s'enfonce dans le delta du Gange. Buisness as usual. Les avions qui volent au kérosène détaxé contribuent sans embarras au désordre climatique qui asphyxie les contribuables impuissants. La France achète de l'huile de palme en Malaisie pour faire rouler les voitures de ses citoyens écolos. Je me demande comment on peut approcher la disparition programmée du vivant autrement que par la fureur et le chagrin. Personne ne peut percevoir un bouleversement qui touche d'aussi près notre survie par des statistiques, des classifications et des tergiversations. Les choix du partage et de la modération ne s'imposeront que par la conscience sensible de ne faire qu'un avec le vivant. Après tout, il suffit de voir, de sentir et d'entendre. Les enfants le peuvent, quelques femmes et hommes aussi, une poignée de vieux, douze chasseur-cueilleurs égarés. En travers du chemin, beaucoup des bidochons de la mondialisation sont trop occupés à compter pour y voir clair. Il serait plus aimable de les contourner que de leur rentrer dans le lard. Mais peut-être le faudra-t-il.

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Marc Hatzfeld, Sociologue des marges sociales
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