• Marc Hatzfeld

Sunderbans, la belle forêt


Je quitte le fameux nuage rose de Calcuta pour quelques jours dans les Sunderbans. Le

train de Howrah à Canning, puis une jeep collective de Canning à Godkhali d'où l'on quitte la terre ferme. J'embarque d'un pied incertain sur l'un de ces navires noirs à l'étrave éfilée dont l'élégance me ravit à chaque traversée vers le delta du Gange. Nous sommes une trentaine d'humains, un troupeau de biquettes noires encordées par le chevrier et trois vélos dont l'un transporte sur son porte-bagage la carcasse de bronze d'une machine à coudre que je dépasserai un peu plus loin depuis mon van. J'ai titubé sur le roulis léger et suis venu m'assoir comme tout le monde sur le plat bord qui arase l'eau saumatre. Les femmes sont impeccables dans leurs saris de coton colorés, cheveux lustrés tirés vers l'arrière, buste droit, sourire à fleur du regard. Comme si les hommes avaient perdu leur bedaine en quittant la civilisation, les voici devenus sveltes et musclés. Une bordée de retardataires court le long de l'embarcadaire, puis chacun rejoint le bord d'un bond en riant. L'escogriffe qui nous a embarqué pour deux roupies par tête de pipe, traverse l'esquif sur son pont de planches rafistolées à la diable et s'affaire sur le moteur qui git, luisant de cambouis, à fond de cale. D'une forte manivelle il s'adresse à la magnifique machine diesel qui lache un gros pet noir, puis s'installe dans un teuf-teuf lent et régulier. L'escogriffe vient ensuite s'installer sur la haute proue entouré de deux potes et, guidant la barre de sa main gauche, il commande de la droite l'accélérateur à l'aide d'un fil de nylon vert qui lui obéit au doigt et à l'œil. Un matelot à demi nu comme il se doit écope la cale du moteur à grands gestes de son bidon de plastoc. Lentement, la barque prend congé de l'embarcadère, se retourne sur elle-même et file vers le large. Le bras du Gange que nous traversons ouvre sur un horizon où se confondent le fleuve, la forêt et la mangrove. Le pouf-pouf du diesel se repose sur le silence du paysage. De grands aigles noirs parcourent le ciel, y dessinant de lentes arabesques. Les passagers se retrouvent, cabas entre les cuisses, devisent entre eux, échangent informations et potins glanés sur le marché de Gosaba qu'ils viennent de quitter. On approche d'une île qui s'annonce par quelques toits de tôle plats abritant des grappes de bicyclettes et trois échoppes, de celles où l'on vend les cigarettes à l'unité et l'huile dans les mêmes sacs en cristal que sur mon marché du petit matin. On distingue sur l'embarcadère trois jeunes filles en rang, dans leurs shalvar kamiz rouge vif, un cartable au bout du bras. Un vélo débarque, deux passagers s'en vont et les filles sautent sur le pont avant que la longue barque gracieuse reprenne sa route en toussotant vers les îles suivantes qu'on aperçoit sous la brume tropicale. Il faudra encore une demi heure de navigation, puis une heure de chemin embriqueté de guingois, de nouveau une barque noire avant de parvenir chez Ranjit.

Dimanche est jour de marché dans l'île qui fait face à la réserve naturelle de vie sauvage où tigres et braconniers se disputent le beau rôle sous le regard doux mais sévère de Bon-Bibi, la divinité de la forêt. Je viens d'avoir une conversation peinturlurée de Hindi et d'Anglais sur la vie du delta avec un bel homme qui m'a interpelé pour que je partage avec lui le banc de la chaï shop du bord de route. Depuis ses 79 ans qui l'autorisent à surplomber avec superbe une longue histoire, il ne parle de 1947, l'Indépendance, que comme l'année de la douloureuse partition entre Inde et Pakistan. Cette date est pour tous les Bengalis l'instant de la division d'un seul Bengale entre deux pays devenant plus ennemis l'un à l'autre d'année en année. L'inimitié est entretenue chaque jour qui passe par Modi qui en fait un argument électoral en ce millénaire de folies identitaires. La Partition ici est comme la Nakba ailleurs, comme le déchirement de la Corée, un instant de douleur qui s'apaise rarement. De son menton, tandis que nous conversions, mon nouvel ami m'indiquait la direction du Bangladesh, frontière voisine de cet archipel indompté. Depuis l'entrelacs de mangroves, d'îles et de courants où le Gange, le Brahmapoutre et l'Océan s'épousent, il n'est plus trop question d'être musulman ou hindou, Indien ou Bangladais, Dalit ou haute caste. L'intimité avec cyclones, tigres et violence politique rassemble les vivants dans une société que solidarise la forêt immédiate. Tandis que je cherche où jeter le gobelet de carton plastifié dans lequel j'ai siroté mon thé avec mon vieil ami, je me rends compte que la campagne est presqu'immaculée. Pas de sacs en plastoc dans les arbres et pas d'odeurs de putréfaction aux abords des habitations. Les toits sont encore de chaume et le béton hésite à grignoter les villages. Le matin, les chants d'oiseau font un tel tapage qu'on ne sait où donner de l'oreille. Nous sommes dans un pré-industriel qui sent le post-anthropocène comme diraient nos savants Cosinus à la myopie cultivée. J'écrase mon gobelet dans ma main pour le glisser derrière moi sur un tas qu'on dirait en d'autres lieux biodégradable. On se laisse vite gagner, dans ce fond de nulle part, par l'amitié avec la terre.

Les rêves de mon enfance me portaient vers des confins où des humains aux sourires victorieux m'attendaient comme s'ils me reconnaissaient depuis un autre monde. C'est l'impression qui me gagne depuis quelques secondes. Nous nous sommes arrêtés pour contempler le coucher du soleil sur le vert vif des rizières. D'abord les gosses sont apparus, ils ont renoncé à leurs jeux de ballon ou posé leurs bécanes pour nous reluquer en se poussant du coude. Puis quelques femmes ont posé à leur pied près de nous les cruches de cuivre ou d'alu qu'elles portaient sur la tête depuis la source. Deux d'entre elles se sont assises tout près et nous racontent des histoires inaccessibles qu'elles ponctuent de grands coups de tête. L'une d'elle serre sur son giron un chevreau noir qui attendrit Lady Mounira jusqu'à lui faire parler la langue du village. Les deux femmes se causent maintenant, riant de la crainte de la bête-enfant. Une autre, une effrontée celle-là, au regard direct et aux dents éclatantes parle apparemment de moi à ses copines, déclenchant des exclamations entousiastes. Les hommes commentent d'un peu loin, intéressés, amusés, le vélo penché, pied à terre. Le soleil à peine tombé sur la ligne d'horizon de la forêt, la plus âgée, la femme au chevreau, se lance dans une explication organisée autour du geste de la main indiquant alternativement le ciel et la route. Nous partons à sa suite sur le chemin de digue élevé qui sépare les toits du village à l'ouest, de la mangrove continuée par le sable gris de l'Océan vers l'est. Au sud, tout près: la forêt des mystères. Entre elle et nous, glisse l'ombre d'un bateau noir à la proue éfilée, confirmant le rêve ou y revenant dans la nuit soudaine. Entre les toits des maisons, des citernes où le poisson afleure d'un flop sous la lune à peine apparue. Nous resterons dans une cour de ferme le temps que s'intalle le silence du soir, grignotant du moori, répondant des mains ou des yeux aux commentaires de la femme à la biquette, puis faisant de deux doigts le geste de marcher sur la digue afin de prendre congé.

#Voyage #Inde

0 vue

© Marc Hatzfeld 2018