• Marc Hatzfeld

Fariboles identitaires d'un chanoine emberlificoté


Notre président de la start-up France a récemment lâché dans la même phrase les mots de patrimoine et d'identité. Ce tour devenu lancinant depuis l'entre-deux-guerres le confirme dans le chic du paradoxe mais l'engage sur une voie dont les travers ont échappé à son empressement et justifient peut-être ces quelques suggestions. Ce que je sais pour ma part de la population française présente l'avantage, mais aussi la difficulté, d'enrichir la fiction identitaire d'un grand nombre de traits patrimoniaux exotiques. Il est vrai que depuis que nous savons que nous nous sommes jadis croisés avec Neandertal, il n'y a plus d'obstacle à revendiquer des héritages lointains dans le temps, la géographie, voire l'imaginaire. Il me semble donc déjà légitime d'inscrire, à côté de Vercingétorix et de Manouchian, Abd El Kader, les insurgés malagaches de 1947 et Ho Chi Minh qui ont grandi la France en réveillant son exigence d'Egalité. Sur ce chapitre du rapport au monde, il serait d'ailleurs bienvenu de confirmer Frantz Fanon et Aimé Césaire dans notre patrimoine littéraire où ils croisent déjà Léopold Sedar Senghor, Tahar Ben Jelloun, Hector Biancotti, André Makine, Marie Ndiaye, Kateb Yacine et tant d'autres aux noms difficiles à prononcer. Je serais prudent, en revanche, à l'idée de classer à notre patrimoine le paquebot France, Superphénix, le Concorde, la gastronomie aux antibiotiques ou les avions renifleurs de Giscard. Mais on pourrait penser à la façon dont notre idée de Service public patrimonialiserait avec élégance les règles du marché. Prétendre à la paternité des droits humains fait trop rire depuis que nos députés godillots ont inscrit les rodomontades anti-terroristes dans le droit commun. Mais si ces droits humains pouvaient épargner à notre pays de n'exister qu'en exportant des centrales nucléaires, des avions de guerre et des fanfreluches de super-luxe, cela indiquerait la direction d'une réflexion patrimonialisable sur le sens du travail et la valeur de la production industrielle. Nous pourrions de toute façon faire entrer Afrika Bambaataa et Aretha Franklin au palmarès. Le premier pour avoir parcouru nos cités de béton vertical en y diffusant l'idée que chacun respecte chacun, l'autre pour avoir étendu cette exigence aux messieurs qui rentrent bourrés à la maison. Venant encore d'Amérique, il serait de bon ton d'adopter Bob Dylan maintenant qu'il a décroché le Nobel, ainsi que Janis Joplin et Jimmy Hendrix qui ont offert le vent du large à une Liberté qui se morfondait sur nos frontons républicains. A propos de liberté, nous pourrions d'ailleurs rendre hommage au mode de vie détaché de la géographie, de la propriété comme des règles salariales que suggèrent les Rroms, Gitans, Tsiganes et autres voyageurs. Côté musique puisque nous y revenons, nous pourrions donc patrimonialiser, aux côtés de Jean Ferrat et de Jacques Brel, le jazz manouche qui nous irrigue depuis Django Reinhardt, mais aussi le Raï qui est né sur les bords de la Seine et le Klezmer qui mêlent à nos rêves des brumes nostalgiques. Sur la rive musique dite classique, il nous faudrait d'ailleurs classer à patrimoine national toute la tradition germanique et, côté bâti, toute l'Italie urbaine. Ceci sans nous priver ni de de Gaulle, ni de Marie Curie, ni de Tino Rossi, ni de Louis Vuiton, ni de nos paysages criblés d'éoliennes, ni des impressionnistes qui se vendent si bien. Ne pas oublier Dante, Cervantes, Valmiki, Shakespeare et Monica Vitti aux yeux d'infinitude, qui rêvaient tous d'être Français si l'on en croit les balivernes ministérielles sur "l'appel d'air" aux gens d'ailleurs. Finalement, cette affaire de patrimoine qui semblait ennuyeuse comme la pluie confirme que le trait identitaire majeur de notre pays est la vocation d'ouverture à une palanquée d'héritages divers. On pourrait dire de notre patrimoine qu'il est infiniment inclusif. Du coup, pourquoi ne pas y ajouter ces fameux salopards que sont Maurras, le clergé pédophile, Pétain, quelques patrons du CAC40 et le loup du Petit Chaperon Rouge, victimes innocentes de leur appétit sans mesure. Car, ainsi que le suggère le philosophe rincé à la communication de notre chanoine, la référence à l'histoire a aussi pour magie de nous garder des récurrentes ignominies de la pensée comme de l'action politiques.

Marc Hatzfeld sociologue

marchatzfeld.com

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