• Marc Hatzfeld

Le for intérieur


Dans un cours de février 1983, Gilles Deleuze suggère que le héros, Hamlet qui veut venger son père assassiné et détrôner l’usurpateur amant de sa mère, auquel je joindrais volontier le héro intemporel des contes de fées, Lucky Luke tout comme Thésée ou Louise Michel ; Gilles Deleuze suggère donc que ce héros est celui qui est « à la hauteur » de l’action qu’il se donne d’entreprendre. Il est celui qui est à la hauteur. Bien sûr, il n’est pas à la hauteur par l’effet d’une puissance dont il serait naturellement l’hôte. Il se met à la hauteur, il se hisse à la hauteur. C’est en cela d’ailleurs qu’il est un héros. Les grands prophètes de l’Ancien testament qui sont des héros plus ordinaires qu’il n’y paraît, commencent par récuser la demande qui leur est adressée par la divinité, tant ils craignent de ne pas être à sa hauteur. Ce faisant, ils s’imprègnent du sens de la demande divine de sorte à accumuler la puissance dont ils ont besoin pour parler en son nom. C’est seulement alors qu’ils peuvent agir conformément à l’ordre adressé. Ils se sont mis à la hauteur.

La question que n’aborde pas Deleuze est celle de la voix qui dit au héros ce qu’il a à faire. Ou plutôt Deleuze accepte-t-il sans faire d’histoire la divinité, la conscience ou la voix qui ordonne de faire ou de dire avec cette tranquillité des évidences qui cache mal le mystère de l’auteur. Qui est ce Dieu des prophètes ? D’où vient cette voix qui sait se faire entendre ? Qui me demande d’accomplir ce qui m’échoit, me suggérant par là-même la posture et le destin d’un héros ?

On comprend que le héros puise sa puissance de transformer les choses dans une nécessité : cette évidence de l’émergence du monde neuf, cette tentation de se confondre avec l’énergie créatrice, une urgence d’accomplir qui le dépasse. Il se laisse pénétrer par une manifestation de la vitalité des astres et des corps qui dès lors se nomme justice, vérité, pureté, amour, que sais-je encore, ce au nom de quoi il convient d’agir et de transformer les choses : de grands principes, de belles idées. Mais, encore une fois, quelle est cette voix qui parle sous couvert de la grande divinité de l’Ancien testament, qui est cette voix qui parle à Jeanne d’Arc, à Eve, à Antigone, au Cid, au héros des contes qu’il soit Petit Poucet ou Sindbad le marin ? Qui nous parle lorsque nous sommes invités à devenir nous-même les héros de notre propre et singulière existence ? Dans la langue de tous les jours on l’appelle la voix de la conscience. Dans certaines bandes dessinées, elle prends la forme d’un dialogue édifiant entre un diablotin rouge et un angelot clair. Parfois, c’est un peu plus compliqué.

Entre les injonctions de la divinité de l’Ancien testament et la voix dite de la conscience, l’écart semble faible, tant qu’il s’agit d’une transcendance de l’ordre. La voix parle d’ailleurs. La divinité parle au nom de son point de vue de créateur ou d’ordonnateur des choses. La conscience peut parler et dicter l’action en relais d’un ordre confirmé par ailleurs et par un ailleurs, comme si cette conscience était la voix d’un ordre transcendant. Mais la dite conscience peut aussi venir d’un territoire hors d’atteinte des repères de l’action et de l’intelligence, un territoire de solitude et de recueillement, territoire du face-à-face avec l’inconcevable ou l’innommable, territoire du dedans. En ce cas, l’ordre est immanent, il vient du dedans de soi, il vient du monde contenu en dedans de soi.

Dès lors que le héros deleuzien est seul face à lui-même, ne disposant que de lui pour s’orienter, les choses prennent une allure plus dramatique. Chaque homme est parfaitement seul face à son possible destin héroïque. Il ne dispose dans son bagage des voyages ordinaires que des ressources conférées par ses talents, offertes par ses amis et fournies par les accidents de l’existence. Ces ressources de conventions sociales, d’attaches affectives et de bon sens servent souvent, longtemps et à bon escient, permettant de faire face honorablement aux péripéties communes de l’existence. Ce sont les repères, les indices, les chroniques du bien et du mal agir. Elles servent ainsi, ces ressources, jusqu’à l’instant de surprise qui les dérobent au défi du tragique, à la situation imprévisible, à l’accident d’existence qui justement demande de se comporter en héros. Dès lors, il ne reste au héros en possible devenir, plus rien des ressources ordinaires, des repères moraux, des effets rituels, des soutiens divers. Dans cet espace de silence retrouvé, il est fort possible que tous les humains soient égaux. Égaux face à l’égarement de solitude et à l’effroi d’y faire face. Egaux face à la nécessité de l’héroïsme. Et égaux dans la possibilité de s’écouter ou de se dérober à la voix qui parle. Car c’est alors que se propose un dialogue avec son for intérieur.

C’est lorsqu’un homme égaré cherche à s’orienter, qu’on l’imagine tendant l’oreille à son for intérieur. Chacun dispose d’un for intérieur. Dans le langage populaire, le for intérieur est la voix qui dit comment faire face à l’événement fortuit comme à l’émergence du monde, à la situation qui offre la possibilité de se comporter ou non en héro. Le for intérieur est une voix si personnelle qu’elle n’est pas partageable. Personne d’autre que soi ne peut la reconnaître. Personne ne peut non plus en contester l’autorité en vertu de son propre for intérieur. La voix du for intérieur parle à chacun selon son langage, ses forces et ses faiblesses, ses goûts et dégoûts, ses misères et ses travers. Elle est très intime. Ce qui ne l’empêche pas de réserver quelques surprises.

On ne trouve pas toujours le for intérieur lorsqu’on le cherche. Il arrive même que l’on perde contact avec son for intérieur, qu’il se taise, s’embrouille, bégaie, radote. La perte du for intérieur est un égarement qui conduit à la folie, celle du voyageur désorienté, de celui qui n’a plus de repères d’existence, qui perd la boule. Ou bien à l’inverse, la perte du for intérieur conduit à l’abdication de sa propre intuition pour celle des autres, un for qui devient extérieur, un autre qui ne serait pas en soi. En ce dernier cas, la perte du for intérieur est la perte du chemin de liberté, une autre façon de folie car il ne reste plus à l’égaré de quoi dire je, de quoi dire « je suis ». La perte du for intérieur est la perte de soi-même comme sujet. C’est pourquoi le contact avec son for intérieur est pour chacun si précieux. Mais le for intérieur peut revenir avec les saisons. Le voici disponible à nouveau, il dort puis se réveille, il sursaute soudain. Selon ses habitudes de dialogue intérieur, chacun sait plus ou moins depuis l’enfance comment l’atteindre, le solliciter, lui prêter l’oreille, l’envoyer paître, éviter de le perdre à nouveau.

On sait reconnaître le for intérieur à son ton. La voix du for intérieur ne se contente pas de dire : elle dit juste, elle dit à point, elle dit dans l’équilibre des choses et des gens. Lorsqu’il parle, le for intérieur est une voix de certitude, une voix sans guère d’appel, une voix droite et claire. On craindrait d’invoquer en vain son for intérieur, mais lorsqu’on le fait, personne ne peut y opposer d’autre raison. Ceci même lorsque la réponse qu’il donne est paradoxale, sinueuse, cruelle, contradictoire, criminelle. Le for intérieur ne parle pas toujours ni à chaque instant, mais lorsqu’il s’adresse à celui qui sait l’entendre, il délivre le message attendu pour l’action ou la compréhension des choses.

Dès lors il appartient à chacun d’obéir au for intérieur ou pas. C’est ici seulement qu’intervient la conscience et elle n’intervient que comme témoin. La conscience qui sait ce qu’a prescrit ou suggéré le for intérieur peut rappeler le héro à sa parole, à ses prescriptions, à ses injonctions, à son devoir, à ses désirs et ses plaisirs, à sa joie. L’affaire est devenue une question morale dont l’issue est attachée au témoignage de la conscience qui peut rapporter le dialogue entre le héros potentiel et son for intérieur. Mais, encore une fois : qui est ce for intérieur, d’où vient-il, où puise- t-il l’intelligence du héros, l’autorité de dire, la certitude de parler juste ?

Le for intérieur est d’abord le forum intime de chacun, son forum intérieur par référence à celui de Rome. Certains prétendent que le forum des Romains est lieu de décision ou de justice, mais il n’est pas tant lieu de décision qui est affaire des sénateurs ou des consuls, ni de justice qui est dite dans les prétoires. Tout au plus peut-il être, du point de vue de la politique, le lieu d’élaboration des décisions dans le cours des hasards et des effets de la dispute. Car le forum romain des premiers temps est le lieu des rencontres livrées au hasard et des débats informels. Lieu ouvert, situé originellement en dehors de la Ville, aux confins des marais et qui continue d’en afficher l’extériorité dans son nom même, il est à la fois le cœur politique de la Rome républicaine aux aguets et l’occasion des croisements et des bifurcations qui maintiennent l’ouverture du destin de la Ville.

Comme le forum est le lieu du débat politique, le for intérieur est le lieu du débat interne, de la concertation avec soi-même, du doute et du questionnement indéfini. C’est le lieu de la méditation silencieuse pourvoyeuse de sagesse ou de folie comme c’est celui de la « tempête sous un crâne » de Jean Valjean, débat en tension et exploitation généreuses des contradictions dépourvues de solution. Le for intérieur est le lieu de l’inspiration des hommes singuliers comme le forum est celui de l’inspiration des citoyens de la Ville. Ce qui y compte est la question. Le forum est le lieu du traitement des questions politiques, le for intérieur est celui de la formulation des questions intimes posées au jour le jour par les accidents de l’existence. Il emprunte à Rome la magie créatrice de l’extériorité ou plutôt des confins. Il est le dehors du dedans.

Car le for appartient, aussi, à cette racine linguistique dans laquelle on trouve la forêt vue par les paysans du village, le foreign des Anglais qui est pour nous l’étranger, le fuori des Italiens qui est le dehors ou le fuera des Espagnols qui est encore le dehors. Selon cette appartenance familiale, le for intérieur est l’étranger du dedans de soi. Oxymore fécond, il révèle celui qui en notre intimité parle du point de vue du dehors, il est celui qui vient du monde obscur et primitif de la forêt par opposition au village ou à la ville, il est le dehors en dedans. L’homme de la forêt ou du dehors n’est pas qu’un étranger en soi-même ; c’est un étranger archaïque, un qui vient de loin, des origines, de l’époque où nous vivions en forêt, comme et avec les autres animaux selon des règles partagées que nous avons oubliées mais qui peut-être se souviennent de nous. Le for intérieur est l’autre venu de cet ailleurs parlant en chacun de nous, il est l’autre dans le cœur de soi. Le for intérieur sait, au nom d’un autre qui est en nous-même, qui est dehors mais parle du dedans secret. On pourrait dire que le for intérieur arrive parfois par la voix d’un autre qui nous parle de nous- même ; par la voix d’un autre soi-même venu de très loin.

Le for intérieur n’est donc pas d’accès facile. Une fois l’action accomplie, le héro a beau jeu de raconter comment il a entendu son for intérieur. Il peut alors à sa guise évoquer une divinité, une voix lointaine ou d’outre-tombe, des trompettes de renommée ou des songes traduits de la nuit. Ce sont autant de métaphores pour évoquer l’auteur d’un discours que l’on voudrait bien attribuer à un autre qui saurait ou qui serait branché sur la sagesse absolue ; mais que l’on sait bien un autre de l’intime dedans, un autre qui est absolument soi-même.

Car la question est bien d’être chacun, à condition de le vouloir et quand la nécessité s’impose, un héros de l’action transformatrice du monde, le héros dont le monde a besoin. La question est d’entendre le for intérieur, de savoir lui tendre l’oreille, de lui être disponible sans brouillages ni doute. Être disponible au for intérieur. Faire silence à la voix du for intérieur. Mais cela n’est possible qu’à condition de savoir la langue dans laquelle s’adresse et s’exprime le for intérieur.

Bien sûr, on peut solliciter le concours des poètes, des philosophes, du bon sens et des sagesses immémoriales pour s’aider à interpréter le langage du for intérieur ; la psychanalyse, l’interprétation des rêves ou la transe ont fourni des clés d’interprétation savantes et subtiles du for intérieur. Mais c’est peine perdue finalement car aucune science ni aucun art ne peuvent donner la langue intérieure de chacun. On pourrait croire que le for intérieur parle une sorte d’espéranto de l’aventure humaine, la langue du commun des mortels ou celle des fortes structures du schéma culturel des humains. Il n’en est rien. Le for intérieur parle à chacun la langue de ses secrets si jaloux que personne d’autre n’y peut démêler le vrai du faux, le bon du mauvais, le noble de l’ignoble. Le for intérieur tient à chaque homme le langage de ses propres écarts à la norme, de ses bizarres déviances personnelles, de ses transgressions fondatrices, de ses crimes intimes. Il s’adresse à chaque humain dans ce qu’il a d’irremplaçable, d’indispensable, d’incasable, c’est-à- dire tout sauf un fonds anthropologique commun. C’est en cela que le for intérieur est crédible. Ce qui fait mouche dans sa voix quand il nous parle, c’est qu’il connaît sa cible par cœur, si l’on peut dire, il connaît son homme ou sa femme par le cœur, par l’onde unique qui fait vibrer sa tonalité propre.

Par ailleurs, le for intérieur ne s’embarrasse pas de généralisations. Il peut être obscur ou lent, jamais bavard. Il parle la langue des choses concrètes, du monde tangible, des échéances mesurables, des gens connus, des affaires pendantes. Il s’adosse à une philosophie de l’immédiat, une philosophie qui, sachant pourtant jouer de subtilités infimes, ne spécule pas, ne tergiverse pas, n’embrouille surtout pas. Il s’engage sur des mots à prononcer et des actions à entreprendre, pas sur des principes ou des énoncés de valeurs. Il se réfère à la réalité telle qu’elle se manifeste dans l’instant. Il parle de ce qui se passe. Or il se passe bien quelque chose dans cet instant, ce qui nous permet de le distinguer comme instant. Que se passe-t-il donc dans l’instant neuf ? On appellera ce qui se passe : la situation. Ce qui fait que l’on est in situ. Ce qui se passe, ce qui advient, est le caractère critique de la situation, sa dimension tragique. Deleuze hésite et finalement admet de parler de tragique pour évoquer la situation. Il se passe dans l’instant neuf que la situation n’est pas reconnaissable car le monde se transforme continuellement, continûment. Ce qui est neuf et tout ce qui est neuf dans l’instant est précisément le bouleversement du monde. Le for intérieur est la voix intime qui permet de saisir le caractère tragique de la situation et de sentir où en est le monde, où il se déploie, comment il se déplie, quel est son mouvement, ce qu’il devient et nous avec lui. Le for intérieur saisit chaque question soulevée par l’existence triviale de chacun pour la renvoyer à la situation transformée, au mouvement de devenir qu’est l’émergence. Le for intérieur tient à chacun le discours qui lui permet d’épouser le mouvement du monde.

Pour reprendre la formulation de Gilles Deleuze, être à la hauteur implique d’entendre son for intérieur répondre aux questions posées par le monde immédiat et neuf. À la hauteur des surprises, des émerveillements, des doutes et des douleurs que produit le bouleversement, le héros traversier est celui qui a choisi d’épouser le vacarme du monde. Il tend ses sens aux indices de l’instant qui traduisent ses intuitions propres, ses couleurs pour le dire, ses jeux d’émotion. Celui-là sait qu’existe un chemin de son for intérieur.

Marc Hatzfeld

Contribution à l'ouvrage collectif Les traversiers, écrit avec Josée Landrieu et Etienne Le Roy, 2012, non publié

#Anthropologie #Ethique #Désir

© Marc Hatzfeld 2018